Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Développement des forces de répression et crise du système capitaliste (Mathieu Rigouste)

19 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #FUIQP, #Police Justice

Développement des forces de répression et crise du système capitaliste (Mathieu Rigouste)

Bonjour, j'enquête sur le système sécuritaire avec les outils des sciences sociales. C’est un travail militant – j’ai grandi à Gennevilliers, ce qui donne de bonnes raisons de s’engager dans diverses luttes. Et le but de ces enquêtes, pour le sujet qui nous intéresse et  nous réunit ici, c’est de fournir des outils pour les luttes. Pour fabriquer collectivement des armes de résistance. Car toute pensée de libération ne peut être construite que collectivement, par les opprimé.e.s elles et eux-mêmes, à travers leurs luttes.

Parmi ces outils, il en existe de concrets comme par exemple celui fabriqué avec le collectif Angles morts :  c’est un livre directement en phase avec notre sujet, sorti il n’y a pas très longtemps, dont le titre est « Permis de tuer ».  Ce livre donne la parole principalement aux familles concernées et aux collectifs de personnes en lutte contre les violences policières – des paroles qui sont habituellement rendues inaudibles, sauf quand des personnes s’auto-organisent pour créer leur propres médias et assurer leur propre communication.

Développement des forces de répression et crise du système capitaliste (Mathieu Rigouste)

Voici quelques-uns de ces outils qui nous semblent susceptibles de fissurer la légitimité de cette police dont ce monde a absolument besoin pour continuer à tourner comme il tourne.  L'un de ces outils consiste à refuser le terme de « bavures ». Le vocabulaire n’est jamais neutre. Dire qu’il y a bavure, c’est déjà employer le vocabulaire dominant, c’est déjà être perméable à la version de la police, des médias. S’interdire l’emploi de ce terme,  et dire qu’il n’y a pas de bavure, c’est reconnaître soi-même et faire en sorte que soit reconnu le fait que les dix à quinze morts provoqués par la police dans les quartiers populaires, dans les classes populaires et particulièrement  parmi les non-Blancs mais également les dizaines de morts en prison n’ont rien d’accidentel, de marginal. C’est faire comprendre que ces morts ne sont pas une somme sans cohérence, mais sont bien, au contraire, le produit d’un système.  La police distribue la violence dont les classes dominantes ont besoin pour assurer leur ordre et leur domination. Il est temps d’arrêter de nous faire berner  par cette idée que la police nous protègerait. C’est une institution qui participe au maintien, non pas de l’ordre public, mais de l’ordre économique, politique et social.

On vit dans une société capitaliste, impérialiste, raciste, patriarcale, qui a été construite par et pour l'esclavage et la colonisation, à travers un génocide de femmes (la chasse aux sorcières), l’exploitation, l'enfermement  des homosexuel-le-s, des marginaux, des pauvres, des prostitué-e-s …Pour maintenir ces systèmes de domination qui ont forgé l'Etat-nation,  il a fallu encadrer, c’est à dire contrôle, surveiller, réprimer tous ces gens que l'on soumettait à des traitements injustes.  L’histoire de la police, comme sa fonction, est directement liée à cela : maintenir cet ordre totalement inégalitaire, cette pyramide sociale.

Ne pas mythifier le passé

A propos des violences policières, on entend souvent  dire que « C’était mieux avant ». Un autre de ces outils consiste à remettre en cause cette idée. En interrogeant concrètement : qui peut me dire quand la police n’a pas réprimé les pauvres, les non-Blancs, en quelles occasions la police n’a pas matraqué les mobilisations sociales.  A quelle époque ?

Dans les années 70,  les immigrés ont chèrement payé leurs luttes. Auparavant, dans les années 60,  c’était la répression des indépendances. Et que dire des années 50 et des violences policières ! Essayez, remontez le passé, il n'existe pas d'époque où la police ne servait pas à opprimer certaines parties de la population.

Développement des forces de répression et crise du système capitaliste (Mathieu Rigouste)

Police au service du système, des classes dominantes

La police fonctionne selon différents registres : on peut dire qu’il y a une police des privilégiés, une police des classes moyennes et une police des mouvements sociaux, comme il y a une police des quartiers populaires.

La police sait reconnaître son maître et réguler selon les cas le degré de violence et de férocité qu’elle applique.

Le plus haut degré dans le déferlement de la violence policière, on le connaît dans les quartiers populaires. L’une des raisons qui est souvent mise en avant est celle du bouc émissaire qui correspond à la construction d’une menace intérieure ou extérieure mais qui dans tous les cas sert à diviser. .Quand les classes dominantes parlent de menace, elles cherchent à nous diviser mais on peut aussi entendre qu'elles se sentent effectivement menacées mais par quelque chose qu'elles n'avoueront jamais. Car il existe effectivement une menace radicale contre le système et qui vient des quartiers populaires. C’est dans les classes et quartiers populaires que le rapport économique, social et politique de l’Etat impérialiste français s’engendre et s’expérimente, on comprend dès lors pourquoi cet Etat met toute cette énergie dans l’encadrement et la répression des quartiers populaires. C’est là que les strates du prolétariat les plus exploitées et les plus opprimé.e.s sont reléguées et ségréguées, c’est là que vivent les gens qui bénéficient le moins des privilèges de cette société, c’est à dire les gens qui ont le plus intérêt à se débarrasser des classes dominantes et de leur système. C’est bien évidemment dans ces quartiers que l’on cherche à intimider, c'est là que se joue l'un des rapports de force fondamentaux, c’est là que l’Etat qui garantit le système va déployer toute sa puissance d'encadrement et de coercition, à l'intérieur.

L’illusion de l’alternance gauche-droite

Il serait vain et dangereux de croire que l’alternance gauche-droite pourrait changer quoi que ce soit. C’est une illusion démobilisatrice qui ne peut que conduire à l’enlisement des luttes, voire à leur pourrissement. Quand on regarde la police et les modèles de répression, on comprend que l’Etat impérialiste français, expérimente des modèles de contre insurrection directement importés des guerres coloniales que d’ailleurs il n’a jamais arrêtées. Et il ne faut pas attendre de la gauche, qui a d’ailleurs impulsé la colonisation, et qui reste fortement imprégnée par la vision coloniale, qu’elle abandonne ce modèle. Que la gauche propose la police de proximité ne change rien, la police sera toujours garante du système et ceux qui ont vécu ce type de police savent d’expérience que ce sont des forces d’occupation et qu’il n’y a pas une police meilleure qu’une autre. Historiquement, lorsque la droite rationalise et industrialise l'enférocement de la police, la gauche l'institutionnalise et étend les nouveaux dispositifs policiers. Les fractions de gauche et droite des classes dominantes travaillent concrètement ensemble, elles se passent le relais de la restructuration néolibérale et sécuritaire. L'impérialisme a besoin de ces alternances pour mystifier son caractère « démocratique » mais aussi pour pouvoir se restructurer en permanence.

 

Développement des forces de répression et crise du système capitaliste (Mathieu Rigouste)

Une police qui s’adapte

Parallèlement à la restructuration qu’opère le système économique au travers des crises qu’il fabrique lui-même, la police se restructure également pour répondre à cette situation nouvelle et réprimer plus efficacement.

Depuis la moitié du XX ème siècle, l’encadrement, le contrôle des classes populaires est devenu un marché, c’est à dire qu’il y a une véritable industrie qui s’est mise en place à la faveur des guerres coloniales et a prospéré en liaison avec le développement de la guerre permanente faite aux peuples par les grandes puissances impérialistes et, depuis les années 70, à la faveur des guerres de basse intensité qu'elles organisent à l'intérieur, dans leurs ghettos. L’encadrement des classes populaires est un marché et la prolifération des armes sub-léthales en pleine expansion.

Par ailleurs, les programmes de rénovation urbaine sont totalement liés à cette guerre coloniale qui se poursuit toujours et qui est basée sur la dépossession : il s’agit de détruire toute forme d’autonomisation qui vient des territoires que l’on veut conquérir :

A l’extérieur, que ce soit au Mali, en Centrafrique, en Afghanistan, c’est en dernier ressort pour augmenter le contrôle et les taux de profit.

- A l’intérieur, ici même, pour permettre l’expansion des grands villes capitalistes qui se fait au détriment des quartiers populaires que l’on transforme en quartiers chics ou gentrifiés.

La rénovation urbaine qui touche nos quartiers appelle l’exigence d’une police extrêmement dure pour pouvoir chasser les pauvres de leurs territoires. Il y a toujours eu un lien direct entre la « hogra », le mépris contre les quartiers populaires et le mépris dont fait preuve l’Etat lorsqu’il intervient sur les théâtres extérieurs.

Contre insurrection : Les guerres coloniales comme modèle

Le fil rouge qui guide mon travail, c’est la contre insurrection. Comprendre comment les modèles expérimentés durant les guerres coloniales sont réimportés dans les métropoles capitalistes pour transformer et rendre plus efficace le système de contrôle. En matière de contre insurrection, le mythe de l’excellence française est basé la bataille d’Alger, quand la Casbah a été militarisée et qu’arrestations en masse, tortures et disparitions ont été systématisées et industrialisées.

Les experts en action psychologique prétendent que ces méthodes ont fonctionné et permis d’écraser le FLN. C’est en prétextant de ce succès et en jouant sur cette corde de l’excellence française qu’aujourd’hui dans ce contexte de restructuration néo-libérale, un secteur non négligeable du capitalisme français se développe en vendant un appareil répressif, armes comme conseil, qui donnerait toute garantie d’un fonctionnement éprouvé et performant.

La Bataille d'Alger. Film

La Bataille d'Alger. Film

Cependant à propos de la bataille d’Alger en 57, ce que certains se refusent toujours à reconnaître, -et on comprend pourquoi- c’est que si cette terreur d’Etat a permis de détruire une bonne partie des cellules du FLN dans Alger entraînant de lourdes pertes dans une organisation verticale et pyramidale,  cette même terreur d’Etat n’a jamais réussi à soumettre la population ! Si deux ans et demi plus tard, en décembre 1960,  le FLN était toujours à genoux et l’ALN avait payé un lourd tribut, c’est le peuple lui-même, - femmes, enfants, vieillards, maquisards blessés-  qui, en descendant dans les rues et  en affrontant à mains nues, les CRS d’abord puis les paras qui mitraillaient la foule,  a réussi à mettre en échec la contre insurrection menée par le système colonial.

Cet événement-là, considéré à juste titre comme le Dien Bien Phu politique de la guerre d’Algérie, représente le moment où le peuple, devenu lui-même révolutionnaire, en suppléant  l’appareil militaire mis K.O., a permis de remporter la victoire, une victoire politique. La victoire d’un peuple uni.

Aujourd’hui,  alors que la répression cherche à nous diviser, il ne faut pas oublier, et c’est une leçon de l’Histoire, qu'un peuple peut gagner lorsqu'il est uni, de manière déterminée et offensive.

Partager cet article

Commenter cet article