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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Islamophobie (Ismahane Chouder)

11 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Islamophobie, #FUIQP

Intervention lors des 5èmes rencontres nationales des luttes des immigrations, à Saint-Étienne les 18 et 19 avril 2015.

Islamophobie (Ismahane Chouder)

Vous n’êtes pas sans connaître la querelle, la polémique sémantique qui s’est développée en France autour de l’emploi même de ce mot d’islamophobie et qui participe du déni assez généralisé de reconnaître la réalité des discriminations spécifiques que subissent les français de confession musulmane dans ce pays. Je remercie d’autant le FUIQP de m’avoir invitée à traiter ce thème.

Je n’aborderai cependant pas cette polémique sémantique. Ici, au sein du FUIQP, cela ne pose pas de problème et en conséquence, j’entrerai directement dans le vif du sujet.

Un problème français

Du meeting « Contre l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire » qui s’est tenu le 6 mars dernier à  la Bourse  du Travail de Saint-Denis, - un meeting  qui a rassemblé plus de 700 personnes- , je reprendrai une phrase de Siham Assbague,  du collectif « Stop le contrôle au faciès » que je fais mienne dans toutes mes interventions en France et en Europe et qui dit en substance : « En France, il n’y a pas de problème musulman, il n’y a pas de problème rom, il n’y a pas de problème noir, il n’y a pas de problème arabe, il y a un problème français ! »

J’ai trouvé très opportun de réutiliser cette formule car, partir des termes du débat fixé par nos adversaires, c’est nous conformer à leur agenda et par là même faire leur jeu et nous condamner tout simplement à la seule réactivité. C’est  pour nous, pour celles et ceux qui sont ciblés et victimes de toutes ces formes de racisme, perdre et son temps et une énergie précieuse et nous n’en avons pas les moyens.

Quand on pose le problème en ces termes, on garde indéniablement des raisons d’espérer et au lieu de nous évertuer à nous justifier de manière perpétuelle, on se donne les moyens de co-construire les outils de nos luttes.

L’islamophobie : un racisme  plein et entier

En premier lieu, il nous faut donner une définition de l’islamophobie.  Pour cela je reprendrai la définition telle qu’elle est nous est donnée d’abord par les victimes de ce racisme mais également par toutes les organisations honnêtes et sincères qui, tant au niveau international qu’en France, travaillent sur l’islamophobie. Pour ce qui concerne la France, on peut mentionner la CNCDH (Commission nationale consultative des Droits de l’Homme), le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France),  la CRI (Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie) sans oublier le Front contre l’islamophobie qui regroupe en son sein des associations, organisations, des individus qui se sont saisis du problème et qui ont pour objectif de visibiliser et de rendre audible ce qu’est l’islamophobie et en quoi consiste précisément ce racisme, la parole des victimes, aussi les résistances et les luttes contre ce racisme.

De là où je parle, si  je considère que le racisme est un et indivisible et qu’en ce sens-là on ne peut pas hiérarchiser les racismes, il n’empêche qu’il existe des priorités, et qu’en terme d’organisation,  des autonomies sont  nécessaires.

Penser l’autonomie, c’est également penser l’articulation entre toutes ces autonomies qui se développent sur des objets précis et circonscrits. C’est ainsi qu’engagée contre l’islamophobie, je suis par ailleurs, et c’est évident, engagée contre la  rromophobie, la négrophobie, l’antisémitisme …

Et si j’insiste toujours sur le mot « racisme », c’est  pour ne pas tomber dans l’euphémisation qui consiste à parler de « formes de racisme ». Il faut sans cesse le répéter, l’islamophobie n’est pas une « forme de racisme », c’est un « racisme » plein et entier que l’on peut définir comme l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’islam et qui sont légitimés par des idéologies et des discours incitant à l’hostilité, à la haine et au rejet des musulmans.

L’islamophobie comme réalité française

A mon sens, il nous faut aborder le problème de l’islamophobie suivant trois axes principaux :

D’abord, comment se manifeste l’islamophobie en France actuellement.

Ensuite quelles sont les caractéristiques et la spécificité française de l’islamophobie.

Enfin, donner des pistes pour qu’ensemble, par delà nos appartenances, on travaille à construire un front le plus large et le plus unitaire possible.

Sur la manifestation de l’islamophobie, un focus sur la période post-attentats -après Charlie- s’impose en ce qu’il est riche d’enseignements ; entre le 7 janvier et le 7 février 2015, durant ce seul mois, il a été recensé autant  d’actes islamophobes que durant  la seule année 2014.

En second lieu, il est à noter que les cibles privilégiées des actes islamophobes sont les femmes musulmanes identifiées en tant que telles parce que portant un foulard : elles constituent à elles seules, 81% des victimes d’agressions et d’actes islamophobes, avec des passages à l’acte de plus en plus violents résultant de discours de plus en plus décomplexés et assumés, ce qui m’amène à dire avec d’autres que l’islamophobie n’est toujours pas considérée comme un délit, mais qu’elle reste dans ce pays, encore considérée comme une opinion.

L’islamophobie  se manifeste dans l’espace public, à travers des sites Internet, des discours, des articles de presse... qui contribuent à la fabrication d’un islam imaginaire et à entretenir le fantasme d’un ennemi de l’intérieur.

Contrairement aux accusations de nos adversaires qui invoquent le droit au blasphème, le droit de critiquer l’islam, lutter contre l’islamophobie, ce n’est en aucune façon faire le jeu des islamistes, des intégristes, ou des terroristes. C’est œuvrer à un traitement égal, pour des droits égaux. Face à ces faux procès, la seule façon de réagir, c’est de faire un front commun pour mettre en échec ce racisme  et nous devons nous y atteler tous ensemble.

Islamophobie (Ismahane Chouder)

Un fantasme déshumanisant

L’image négative et inquiétante du musulman et de la musulmane, de la présence musulmane, décrite comme arriérée, sournoise, dangereuse, jugée incompatible avec « nos » valeurs, la République, la laïcité, l’égalité hommes/femmes et j’en passe…mène à quelque chose qui relève du fantasme et qui permet la déshumanisation des victimes de l’islamophobie.

C’est parce que les musulmans, et particulièrement  les musulmanes sont construits comme une menace, qu’ils sont totalement désincarnés et déshumanisés et que toute empathie, toute solidarité est rendue impossible comme est rendu impossible tout engagement contre l’islamophobie. C’est très bien expliqué dans l’ouvrage «  La mécanique raciste »  de  Pierre Tevanian avec qui j’ai coordonné «  Les filles voilées parlent ».

En dehors de l’espace public que je viens d’évoquer, il existe d’autres pratiques discriminatoires auxquelles sont confrontés dans leur vie sociale les musulmans réels ou supposés, fantasmés pour une bonne part. Ces pratiques touchent une nouvelle fois prioritairement et  majoritairement les femmes musulmanes qui portent un signe visible et qui, pour cette raison, sont condamnées à une véritable mort sociale.

Que ce soit l’interdiction d’accès  à l’école, au travail, que ce soit la proposition de loi visant à interdire l’accès à l’Université aux femmes voilées,  ou l’interdiction faite aux femmes portant foulard d’accompagner les sorties scolaires,  que ce soit la proposition de loi afin de légiférer sur la question des assistantes maternelles … dans tous ces domaines, et particulièrement l’éducation, ce sont les vecteurs d’émancipation des femmes qui sont visés. Et parler de mort sociale n’est pas un vain mot.

Islamophobie (Ismahane Chouder)

Racisme d’Etat

A tous les échelons de la vie sociale de ces femmes, on a affaire à la production d’une législation d’exception, c’est par exemple  la loi du 15 mars 2004  que je me refuse à appeler comme le veulent ses promoteurs « loi contre les signes religieux à l’école » et que nous devrions plutôt appeler « loi contre le voile à l’école ». Il en va de même pour l’interdiction du voile intégral, et ce indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir individuellement sur le voile et le foulard.

Alors que l’on refuse aux mamans d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires, on accepte que ces mêmes mamans fassent des gâteaux pour la fête de l’école, comme si  le rôle de ces femmes racisées, était bien de rester dans leur cuisine et de cuisiner pour les autres !

Dans le lot inépuisable de ces discriminations, si certaines sont légales, d’autres sont totalement illégales comme l’interdiction d’accès aux services publics, dans les banques, les bowlings, les restaurants …et récemment dans des espaces de loisirs et des salles de sport.

Il est à remarquer que cette islamophobie vient d’en haut, il s’agit d’une islamophobie d’Etat, ce qui en fait une véritable exception. Toutes les propositions de loi émanent de l’Etat, et par exemple dans le cadre de l’Education nationale, elles n’ont jamais été du fait des fédérations de parents d’élèves et pas plus  pour ce qui est de l’Université du fait des étudiants et ce ne sont pas les enseignants qui ont demandé la loi du 15 mars 2004. Il faut arrêter avec cette fable, ce récit fantasmagorique.

Un deuxième paramètre fondamental doit être ici mentionné, c’est l’héritage colonial français : les musulmans de ce pays  continuent à être traités comme un « corps d’exception » avec une religion qui relève de « là-bas », des colonies.

Enfin troisième élément à prendre en compte, le contexte géopolitique qui sert précisément  ici à assimiler  la pratique de votre voisin ou de votre voisine  à la pratique d’une minorité se réclamant à un niveau international d’un certain islam alors même que le rapport d’Europol de 2012 indique de manière très explicite que « dans l’ensemble des attentats préparés, fomentés, réussis ou ratés, la part des attentas islamistes ne dépasse jamais 2% alors même que 85% des attentats sont dus aux mouvements séparatistes ». Une nouvelle fois un décalage  entre la construction d’un problème et la réalité !

La dernière caractéristique concernant l’islamophobie, c’est que le développement de ce racisme inquiète la majorité des organisations antiracistes au niveau européen  excepté en France où ce qui empêche certaines organisations qui se disent antiracistes de signer un texte commun, c’est la présence du mot islamophobie !

En France, un consensus transcende les clivages politiques et l’on trouve des islamophobes, des discours et une rhétorique islamophobes de l’extrême gauche à l’extrême droite. A droite, ce qui structure l’islamophobie, ce sont les questions identitaires et sécuritaires ; à gauche, c’est l’évocation de la noblesse de certains principes  qui toutefois ne s’appliquent plus  à ce « corps d’exception » que constituent les musulmans réels ou supposés.

A gauche, on  mobilise la laïcité, une laïcité dévoyée, le féminisme mais un féminisme tout autant dévoyé sans oublier le récit mythique national français qui, depuis une dizaine d’années,  veut lier  de façon consubstantielle  la laïcité au féminisme. 

Comme bien d’autres féministes dans ce pays, je ne peux que constater que jamais ni la laïcité ni la République n’ont émancipé les femmes ! Ce sont les femmes qui sont entrées en lutte et qui ont conquis leurs droits.

Tous les bords politiques partagent cette capacité paradoxale : discriminer les musulmans et particulièrement les femmes musulmanes tout en nous expliquant que c’est pour notre bien et pour nous montrer la bonne façon d’être libres.

Construire un front le plus large possible

Face à cette réalité, on ne peut répondre que par une lutte globale qui nécessite des agendas prioritaires et qui doit nous amener à dépasser toutes et tous ensemble les clivages qui sont construits par ceux qui ont intérêt à ce que nous restions divisés et fragmentés.

Il nous faut arriver à gagner sur ce terrain de l’unité des luttes en aménageant des espaces d’autonomie.  A nous de montrer que dans les faits et dans l’action, nous ne fragmentons pas les luttes pas plus que nous ne les hiérarchisons car malheureusement c’est le reproche qui, légitimement, peut parfois nous être fait. Les Roms souvent  nous reprochent que nous, les musulmans, n’avons rien à faire des Roms tandis que les musulmans accusent « On ne voit jamais les Roms ». Il en est de même pour les Noirs. 

Il nous faut absolument réaliser qu’il y a chez nos adversaires une capacité permanente à instrumentaliser les alliés objectifs que nous sommes pour nous diviser voire nous opposer. C’est pour cela qu’il est indispensable que nous ayons des espaces comme celui-ci, des rencontres comme celles organisées par le FUIQP pour nous écouter, nous entendre et en dépassant des clivages arbitraires, trouver des synergies de lutte.□

Islamophobie (Ismahane Chouder)

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