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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Mémoire des luttes. Débat

31 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #FUIQP, #Racisme, #Discriminations

Mémoire des luttes. Débat
Mémoire des luttes. Débat

Mémoire des Luttes : La Marche

Leçons à tirer

Un an après la Marche, dans les villes qu’elle a traversées, ce sont près de 400 associations qui ont été créées, répondant à un véritable mouvement venant d’en bas. Et l’échec –mais ce n’en est pas véritablement un – c’est  que ces associations vont assez rapidement péricliter.

Si les bases existaient pour un mouvement national, la difficulté que l’on a eue a été de nous entendre. C’est-à-dire que les divisions parfois secondaires ont pris le pas sur l’essentiel tout comme les ego ont pris le pas sur l’intérêt général : on a laissé orpheline cette spontanéité qui venait d’en bas et qui ne demandait qu’un cadre.

La situation ne serait pas la même et pas seulement pour l’immigration mais pour toute la société française, si nous avions eu un mouvement auto-organisé et cela, on le paie très cher aujourd’hui.

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Des points de vue sur la récupération 

  • A propos de la Marche, on a soutenu les marcheurs, on s’est mobilisés. On a eu des éléments selon lesquels tout était négocié déjà de Lyon à Paris, pour qu’ils soient reçus par Mitterrand.

 

  • Cette histoire de négociation, c’est un mythe, on ne pouvait pas prévoir l’ampleur que ça allait prendre à l’arrivée à Paris.

 

  • Au sein de la Marche, il y a eu effectivement des tentatives d’infiltration, de récupération. Mais c’est au tournant qu’on nous a eus, à la fin de la Marche, même si on n’a pas pris de gants avec eux et qu’on les a expulsés tout de suite.

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Répression des luttes : un gouvernement de gauche complice

Juste après la Marche, en janvier 84, sous la présidence de Mitterrand, son premier ministre Pierre Mauroy a laissé les fachos du syndicat maison tabasser les ouvriers immigrés chez Talbot-Poissy… Pierre Mauroy allant jusqu’à traiter les ouvriers immigrés d’islamistes, de chiites, tout cela parce qu’ils avaient des revendications (toilettes, salles de prière …) Ils se sont fait caillasser par les agents de maîtrise et sur cet épisode, il y a des images terribles [1].


[1] https://www.youtube.com/watch?v=UpxJrxqe4y0 à 5’14. Images d’archives in  « Douce France »  film de Mogniss Abdallah 

Les Chibanis

Un racisme qui s’institutionnalise

Ces chibanis, à l’époque, ils étaient jeunes et l’époque qu’ils ont connue était pénible. Qu’on se rappelle les ratonnades. Qu’on se souvienne des personnes enfermées dans leur lieu de travail, dans l’agriculture, dans le Sud de la France, et je prendrai l’exemple de la Corse où ils ne pouvaient même pas aller à la poste pour envoyer l’argent à leur famille si bien qu’il y avait un courtier qui se déplaçait, qui apportait l’argent en liquide au bled. Ils ne pouvaient pas fréquenter les cafés, l’accès leur était interdit.

S’ils ont lutté dan les usines où ils ont rencontré d’autres ouvriers, par contre dans les fermes, ils étaient entassés à trente ou quarante sans pouvoir sortir. Ce n’est pas un mythe, c’était la réalité. Maintenant les formes de racisme se sont transformées. Il s’est structuré et institutionnalisé. Mais il continue à diviser et à nous discriminer.

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Derrière des représentations contradictoires

On dit souvent que les immigrés frôlaient les murs, les rasaient, qu’ils pensaient qu’il fallait s’intégrer et on affirme également le contraire. Quelqu’un peut-il me dire comment les immigrés vivaient leur état de dominés à l’époque ? Et que révèlent en définitive ces deux affirmations  contradictoires ?

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Juste reconnaissance… On ne part pas de zéro !

« Nos vieux  rasaient les murs », cette expression me fait horreur. Je vais peut-être être virulente, ce n’est pas parce qu’on subit la « hagra » qu’on rase les murs. « Raser les murs » exprime quelque chose de volontaire, que je n’accepte pas. On a l’impression qu’il s’agit de lâches qui baissent la tête. Avec peu de moyens, ils ont lutté, en 58, en pleine guerre d’indépendance, nos vieux ont fait « péter » le terminal pétrolier de Mourepiane près de l’Estaque à Marseille !

J’ai envie de dire que la Marche est un héritage du MTA (Mouvement des Travailleurs arabes). Nous, on est toujours en train de se plaindre, qu’on n’a pas de tracts en papier glacé,… les vieux eux, ils écrivaient les tracts à la main et ils les collaient  sur les cabines téléphoniques. Ils ont bloqué le Sud de la France, ils ont fait des manifs comme on n’arrive plus à en faire aujourd’hui.

… Et il ne faudrait pas oublier que nos vieux, ils ont libéré nos pays !

Nos vieux dans les bidonvilles, ils ramassaient du fric pour aider la lutte armée, ils dormaient avec des fusils. De fait, il y avait toute une auto-organisation qui existait. Lutter pour l’indépendance de son pays, j’appelle pas ça « raser les murs », organiser l’immigration au service de l’indépendance de son pays, être solidaires des luttes à l’international, j’appelle pas ça « raser les murs ». C’est nous qui rasons les murs aujourd’hui, pas eux !

Je suis certaine qu’il y a un problème de transmission de la mémoire des luttes. L’héritage de la Marche des grands frères n’a pas été transmis aux plus jeunes. La question de la récupération est centrale, en prendre conscience pourrait nous éviter des erreur. Finalement on est beaucoup à dénoncer le PS mais c’est un peu tard. Mais ce n’est pas un reproche que je vous fais ou que je fais aux marcheurs, je découvre les choses grâce à vous. Il est regrettable que beaucoup de jeunes ne connaissent ni la Marche ni le 17 octobre 61 . Une chaîne a été rompue dans la transmission.

Moi j’ai la chance d’avoir ma grand-mère de 80 ans : elle me chante les chants de résistance, elle me raconte la récolte de fric dans les bidonvilles, les armes cachées. Tout cela n’est pas transmis alors que ça pourrait être un moteur des luttes : on ne part pas de zéro !

Eléments du contexte de l’époque

Avant 81, quand on était étranger, on avait une carte de séjour et il était impossible de militer dans une association et les immigrés ne pouvaient constituer leur propre association. Même pour adhérer à un syndicat, ce n’était pas facile, ils n’étaient pas les égaux des autres.

Aujourd’hui pour les jeunes, c’est compliqué à comprendre mais il faut le rappeler, les immigrés étaient là uniquement pour travailler, d’ailleurs ils étaient venus sans perspective de faire leur vie ici, d’avoir des enfants. Ils étaient là dans un cadre très précis : ils étaient là pour reconstruire la France. N’oublions pas que la Tunisie et le Maroc étaient à l’époque des protectorats,  ce qui n’était pas le cas de  l’Algérie, et qu’en conséquence entre les Algériens, les Marocains et les Tunisiens, il y a des histoires complètement différentes avec des textes de lois totalement différents. Les femmes quant à elles, quand elles étaient là, figuraient sur la carte de résident du mari.

Dans ce contexte de manque de droits, la bataille était très difficile pour nos parents. L’exploitation ouvrière, telle qu’ils l’ont connue, on ne sait plus vraiment ce que c’est.

Raser les murs, puisque certains disent qu’ils rasaient les murs, c’est bien ça : ne pas être dans la société civile, ne pas en être membre, en être exclu, c’est vivre dans des bidonvilles, dans des HLM pourris quand ils existent.

Jusqu’aux années 75-80, le statut juridique de l’immigré a été un obstacle objectif aux luttes obstacle auquel il faut ajouter le contrôle des Amicales et les conditions de logement qui séparaient les immigrés du reste de la société. Dans ces conditions, quand l’immigré arrivait, il ne pensait même pas à lutter, il devait avant tout se débrouiller avec sa vie quotidienne, comme toujours en pareil cas la précarité absolue étant un frein à l’entrée en lutte.

Malgré ce contexte-là, des luttes vont se développer, c’est Mouvement des Travailleurs arabes (MTA) qui ont été capables d’organiser une grève pour visibiliser le problème des crimes racistes, ce sont les grèves dans les usines Pennaroya à Lyon en 72, les grèves des foyers Sonacotra …

Savoir s’ils rasaient ou s’ils luttaient, c’est s’enfermer dans un faux débat, en fait ils rasaient les murs et ils luttaient.

Mémoire des luttes. Débat

Un passé qui a du mal à passer

La question de la transmission de la mémoire des luttes des parents vers les enfants est importante. Avant la Marche, il y a eu des luttes. On a parlé des chibanis de la SNCF. Si on n’a pas beaucoup vu leurs enfants au procès, c’est  parce qu’ils ne veulent pas les dégoûter, ils ne veulent pas leur faire voir leur misère.

Dans des situations comme celles-là, on a souvent affaire au silence, et ce silence doit être interprété  avant tout comme une affirmation de dignité.

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Toujours discriminés et socialement distancés

On ne peut pas comprendre la situation des Chibanis et Chibanias si on ne prend pas en compte la problématique de la vieillesse. On parle de gérontologie, d’isolement et de manque affectif. Toute cette force de travail, c’est le patronat qui est venu la chercher. Après avoir été pressés comme des citrons, on leur a dit «  Dehors ! » mais ils ne sont jamais repartis ni rentrés au pays. Et dans cette société de confort, ils  se sont fait distancer socialement, culturellement, humainement.

Des mutations difficiles à vivre

Nos parents, ils avaient toujours la valise en haut du placard et cette habitude n’a disparu qu’il y a dix ans environ. Mon père, aujourd’hui décédé, s’est fait rouler dans la farine au niveau de la retraite.

La question des Chibanis, c’est qu’à un moment on a essayé de trouver des solutions autour de la problématique de ces nouvelles migrances, c’est-à-dire  partir et revenir, vivre l’entre-deux, être là-bas et ici. On a créé des contrats, des logements avec Aralis à Lyon pour que les Chibanis puissent mutualiser les appartements , qu’ils soient habités tout le temps de façon à continuer à toucher l’APL.

Pour les Chibanis, les choses se sont précipitées, ils ont dû affronter des mutations, des phénomènes de mutants,  ils ont perdu le lien familial avec le pays d’origine et nous, notre génération, on a cassé le lien avec le mythe du retour.

Nos parents pensaient qu’on allait repartir, ils l’ont toujours pensé. La seule chose, l’insoutenable, c’était l’espoir de mourir là-bas pendant les vacances.

Les hommes partent beaucoup plus tôt que les femmes, c’est biologique, c’est comme ça.  Et aujourd’hui,  on trouve plein  de veuves, de mères de famille qui dans les quartiers sont seules et qui continuent à faire des ménages pour élever leurs enfants qui ont entre trente et quarante ans. Je vois des situations très complexes, on essaie de trouver des solutions. Il y a beaucoup d’associations mais dans bien des cas, la situation reste préoccupante

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Le sort des chibanis, un signe avant-coureur

A propos des Chibanis, ce n’est pas qu’une question de vieillesse, c’est une question de droits. Aujourd’hui, les vieux sont criminalisés,  judiciarisés. Je parle de ceux qui sont dans les foyers mais il ne faut pas oublier ceux qui habitent dans les hôtels meublés pourris, livrés aux marchands de sommeil qui les expulsent comme ils veulent.

Ces Chibanis sont bien le phare de la misère sociale qui est organisée  et le sort qui leur est fait préfigure sans aucun doute, si on ne les soutient pas, si on ne lutte pas,  ce qui nous attend.

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Film documentaire sur les Chibanis

Juste une information, un film  vient d’être tourné sur la problématique des Chibanis, de leur histoire, de leur parcours, des problèmes qu’ils rencontrent et de leurs difficultés actuelles.

Son titre « Perdus entre deux rives, les Chibanis oubliés »[1]


[1] Film de Rachid Oujdi, 2014, 52min. (Comic Strip Production)

Au sujet du film voir  https://www.youtube.com/watch?v=Hvtpiot8wRY

Mémoire des luttes. Débat

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