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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Négrophobie (Almany Kanouté)

12 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #FUIQP, #Négrophobie

Intervention au cours des 5èmes rencontres nationales des luttes des immigrations, organisées à Saint-Étienne les 18 et 19 avril 2015.

Négrophobie (Almany Kanouté)

Depuis une quinzaine d’années, comme militant associatif engagé dans la lutte contre le racisme, et notamment sur la question de la négrophobie, je vais tenter de dessiner à partir de mon expérience les contours de ce racisme qui, comme vient de le dire Saïd, est souvent sous-estimé, souvent invisible. La négrophobie est bien pourtant réelle jouant la même fonction que l’arabophobie ou l’islamophobie.

Tout d’abord, expérience que je partage avec beaucoup d’autres, je n’ai pas attendu de subir les premiers actes ou propos racistes pour me construire mon propre bouclier, et pouvoir ainsi me préserver et me défendre.

En préalable sur le point précis de la négrophobie, il faut savoir que vous avez plusieurs appellations déclinées en fonction de la structure et des institutions. Ainsi on eu la création du terme afrophobie, un usage qui a été mis en avant par les Afro-américains, d’autres parleront d’antikémitisme qui prend racine dans un contexte plutôt religieux, biblique, enfin le terme négrophobie qui, s’il n’est pas plus scientifique que les précédents, a la particularité de mettre le doigt et l’accent là où cela fait mal car dans ce terme, il y a négro et je peux témoigner que même chez les Noirs c’est un mot qui dérange dans sa connotation comme dans son emploi. Un terme un peu trop fort et chargé qui sonne comme une insulte. Ainsi durant la période où je militais au sein de la Brigade Anti-Négrophobie et que je portais le tee-shirt de l’association, souvent il est arrivé que l’on me fasse part de cette crainte de s’engager dans cette forme de provocation, pourtant il ne faut pas avoir peur aujourd’hui de désigner ou de décrypter une situation intolérable.

Contre la hiérarchisation des racismes

Si la négrophobie est une forme de racisme au même titre que la romophobie ou l’islamophobie, le plus difficile est d’éviter de tomber dans une certaine forme de hiérarchisation que l’on essaie de nous imposer même si je pense que nous avons évité cet écueil. Nous ne sommes pas dans une démarche de hiérarchisation même si c’est le procès injuste qui nous est fait pour nous disqualifier, nous sommes plutôt dans la volonté de faire converger les luttes contre ces diverses formes de racisme.

Ce n’est malheureusement pas ce que fait le premier ministre, pour cela je me réfère directement à l’actualité et à la solution miracle qu’il a annoncée hier : injecter 100 millions d’euros dans les structures et associations qui depuis un certain nombre d’années luttent contre le racisme et entre guillemets contre l’antisémitisme.

Pour ma part, je considère que le problème est pris à l’envers. Dans sa communication, le premier ministre continue de privilégier une forme de racisme plus qu’une autre et favorise la hiérarchisation. Et c’est bien cette juxtaposition entre racisme et antisémitisme qui pose problème, une formulation qui va à l’encontre d’une nécessaire lutte commune.

Derrière cette formulation, de façon sous-jacente, il est bien question de priorité et le danger est bien là car lorsque je m'adresse comme éducateur à un jeune public ou à des ados et que l’on parle de racisme, ce qu’expriment les enfants est souvent violent, mais cela fait partie de la réalité qu’ils vivent et du constat qu’ils font : ils ont l’impression que pour être pris en considération aujourd’hui –et je parle de tous les jeunes confondus, de toutes confessions et quelle que soit la couleur de leur peau, c’est que pour être entendus, pour se sentir protégés par notre pays, il faut être soit israélien soit de confession juive et ces remarques méritent une attention particulière et doivent être analysées comme quelque chose de très dangereux pour l’avenir de notre pays.

Négrophobie au quotidien

Pour revenir à la négrophobie, et à mon expérience personnelle, il n’est pas besoin de vous décrire mon physique, Noir et barbu, et qui plus est de confession musulmane, je cumule en quelque sorte. Et comme bien d’autres personnes dans mon cas, je suis confronté à trois formes de discriminations.

En premier lieu je viens de banlieue – j’ai grandi dans un quartier populaire, ce qui en soi, est déjà un élément discriminant. Si durant mon adolescence, j’ai subi indirectement des propos et des actes racistes mais j’étais trop jeune pour pouvoir les décrypter, mon premier rapport avec la négrophobie a eu pour cadre le milieu professionnel. Et cette première rencontre avec de tels propos m’a tellement mis en colère qu’elle a déterminé en grande partie mon avenir professionnel et mon engagement militant. J’étais à l’époque opérateur-programmateur sur commande numérique dans le domaine de l’aéronautique. A ce titre, j’avais des responsabilités, une petite équipe à gérer, des commandes et un rythme de travail à respecter. Un jour, l’un des commerciaux qui était en retard sur un bon de commande s’est permis de se servir dans les pièces que je venais de réaliser et qui n’avaient pas été encore contrôlées – dans un appareil en cas de problème lié à des pièces non encore contrôlées, ma responsabilité aurait donc été engagée. En toute logique, je me suis donc opposé à ce qu’il prenne les pièces et la tension est montée entre nous. Et dans mon dos, il a commencé à tenir des propos racistes envers moi du genre « Pour qui se prend-il, celui-là ? » « Ce petit négro, on l’a accueilli en France ! » (Au passage, je suis né en France !) Et ce type d’insultes devenait tellement fréquent que des collègues gênés ont commencé à m’en faire part. Mais cela a vraiment déraillé lorsque mon chef de service m’a ouvertement dit : »On vous a appris à manger avec des couverts, vous n’allez pas nous apprendre à faire notre travail ! » Comme quoi, en situation conflictuelle, le racisme, la négrophobie reste une réaction immédiate et primaire qui en dit long sur les stéréotypes issus de la colonisation. Une insulte qui montre bien en quoi la négrophobie, les propos racistes sont prégnants dans la société française en tout cas chez certaines personnes.

La suite de mon histoire est somme toute banale, difficile de canaliser ma colère intérieure. De rage, j’ai jeté mon téléphone par terre et ce geste a été immédiatement interprété comme une agression contre mon patron. Accusé d’avoir jeté un objet à la tête de mon patron, personne bien entendu n’a témoigné de ce qui s’était réellement passé.

Si je me suis étendu sur cet incident, c’est pour montrer en quoi la question de la négrophobie n’est pas nouvelle, et si j’ai développé mon cas personnel, c’est parce qu’en quelque sorte, il est emblématique.

Délégitimation de nos luttes

Je suis un militant qui lutte contre toutes les formes de racisme et de discriminations. Cependant, il faut savoir qu’en France encore aujourd’hui, quand un individu comme moi veut porter remède aux dysfonctionnements de cette société, il est systématiquement pointé du doigt comme un radicaliste communautaire. C’est un reproche auquel on est confronté régulièrement dans la presse, les médias qui nous accusent de rester dans notre coin, préoccupés exclusivement par l’islamophobie et la négrophobie.

Pourtant la négrophobie n’est pas une question qui concerne seulement les Noirs, pas plus que l’islamophobie ne concerne que les seuls musulmans et la romophobie les seuls Rroms.

Et de cela, de plus en plus de militants en ont une conscience aiguë, une occasion de nous rassembler pour des luttes communes.

Une nécessaire convergence

Je pense, comme beaucoup d’entre nous, que l’objectif des militants, c’est de trouver les formules et les solutions qui nous permettront de converger, de créer un seul et même bloc, un seul et même front afin de pouvoir lutter contre le racisme avec un R majuscule et non de se retrouver dans des stratégies de division qui font que la lutte contre le racisme que la République française veut privilégier et nous imposer, c’est tout et tous contre l’antisémitisme, et si cela n’est pas dit, cela reste implicite, on pourrait ajouter, pour le reste, pour les autres, on verra après !

En ce sens, il nous faut faire en sorte que sur les 100 millions qui ont été injectés dans la lutte contre le racisme, la plus grande partie de cette somme ne soient pas octroyée uniquement pour faire reculer l’antisémitisme.

Il faut effectivement que l’on soit nombreux et nombreuses à refuser de se prêter à cette supercherie et à dénoncer son caractère partial, inégal et dangereux.

Comme pour d’autres combats, cela passe par la constitution d’un front commun. C’est le sens de notre présence ici aujourd’hui pour interagir à tous les niveaux.□

 

CR complet

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