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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Prison : violence-s carcérale-s (Djamila)

18 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Police Justice, #FUIQP

Prison : violence-s carcérale-s (Djamila)

Militante de la CRI 42 (Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie), avec d’autres militants, nous avons décidé de créer une antenne de cette organisation après les événements de Charlie et la confusion, le rejet, l’exclusion qu’ils ont provoqués à l’encontre des immigrés, des enfants d’immigrés, des Français également, des Français ou des Françaises comme moi qui suis française née en France.

A l’occasion de ces événements, une nouvelle vague de racisme se développe qu’il faut combattre, et plus particulièrement l’islamophobie qui est aujourd’hui galopante.

Des versions à sens unique, la justice complice

Personnellement, j’ai perdu mon frère à la maison d’arrêt de la Talaudière, tout près d’ici, de Saint-Etienne. Cela fait maintenant un peu plus de dix ans, c’était le 3 juin 2003. Rahimaho Allah !

Mon frère était âgé de 28 ans et il est décédé de mort violente dont la cause est le sectionnement de la veine jugulaire et de la veine fémorale.

Comme vous pouvez l’imaginer, la version qui nous a été donnée par la police, c’est qu’il s’agissait d’un suicide … Mais comment alors expliquer les mutilations, les hématomes qu’il portait sur le corps sachant qu’il n’avait aucun antécédent d’autodestruction. Et la thèse du suicide est une explication à laquelle nous ne croyons toujours pas, d’autant plus que mon frère nous avait prévenus qu’il se sentait en danger. A cet effet, nous avions par trois fois d’ailleurs pris soin d’alerter le directeur de la prison comme nous avions alerté le procureur.

Mon frère se sentait menacé et alors qu’il devait, sur sa demande, être muté le lendemain, on le retrouve mort, de mort violente, le matin dans sa cellule…. Il est clair qu’en France, en prison, on tue.

Si je me permets de vous dire cela aujourd’hui, c’est que pendant dix ans on a fait confiance, en vain, à la justice.

Prison : violence-s carcérale-s (Djamila)

Vous êtes les premières personnes à qui j’en parle comme cela. Ce n’est pas évident pour moi, et je ne pensais pas d’ailleurs en parler, cela demande un effort, parce que c’est encore frais pour nous.

Dès le départ, on a pensé, on fait confiance à la justice, on va faire les choses comme il faut, on va comprendre ce qui s’est passé. Malheureusement le résultat est là, et au final ce sont dix ans de procédures bafouées, de reconstitutions falsifiées, de questionnements sans réponses des autorités concernées. Les différents juges qui ont approché le dossier ne prenaient même pas la peine de répondre aux questions légitimes et de droit que notre avocat leur soumettait.

On a essayé de faire les choses proprement, comme il faut, en toute honnêteté et le résultat, c’est une désillusion amère et cruelle.

Aujourd’hui pour moi, pour nous, il est clair et c’est évident : le racisme existe dans les hautes sphères, et les juges, les avocats, les policiers sont tous la main dans la main.

On a fait appel à un avocat de Lyon, qui nous a assistés pendant dix ans. Heureusement, dans notre cas, il ne nous a pas pris une grosse somme mais il faut tout de même avoir conscience et savoir qu’il faut de l’argent pour que les familles puissent aller jusqu’au bout et toutes n’en ont pas les moyens. Et c’est pour cette raison, aussi, que certaines familles abandonnent et que toutes les procédures ne vont pas jusqu’au bout.

Nous, en un certain sens, on a eu la chance d’avoir agi tout de suite, ce qui nous a permis d’avoir connaissance des autopsies, de recueillir les premiers témoignages des gardiens, et de pouvoir par la suite les confronter à leurs contradictions car comme on dit à juste titre : La vérité, on s’en rappelle, le mensonge, on l’oublie ! Une façon de dire que lorsqu’on questionne un menteur, il vous donnera une autre version parce qu’il aura oublié ce qu’il a dit précédemment. La vérité, on s’en rappelle toujours.

Nous sommes allés jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme qui, pour se prononcer, n’a eu en sa possession qu’un dossier à moitié falsifié, étant donné que la reconstitution est fausse et plus que contestable.

Alors que mon frère est mort égorgé dans une prison française, qu’on nous dit qu’il s’est suicidé, que la longueur de son bras lui permettait de commettre son geste, en 2011, la Cour européenne a rendu son verdict dans lequel elle se contente de relever qu’il n’y pas assez d’éléments pour affirmer que c’est un suicide. …

Nous sommes choqués par une telle explication.

Le non lieu pour solde de tout meurtre

C’est grave de mourir comme cela ou de quelque façon que ce soit. Aujourd’hui, des suites de violences policières, on dénombre plus de 120 victimes que ce soit en prison ou en dehors de la prison et invariablement, à part de très rares exceptions, pour la police, cela se solde toujours par un non lieu.

Dans le cas de mon frère, j’estime que la justice française se doit de reconnaître ses failles, ses travers, ses lacunes. Il en est de même pour les services pénitentiaires qui accordent plus d’importance et de soins à leur image et à leur réputation qu’à la vie des hommes qui sont sous leur responsabilité.

Après tout ce temps, attendre quelque chose de la justice, aujourd’hui j’ai un peu de mal à y croire. J’ai fait confiance pendant dix ans., selon la justice, la preuve du suicide de mon frère, c’est que la porte était fermée et pour expliquer pourquoi il avait barricadé toute l’entrée de la cellule, on nous explique que c’était pour retarder l’arrivée des secours.

Dès le départ, alors que le corps de mon frère était couvert d’hématomes, on a tout filmé, pris en photo et au fil des ans et des procédures, j’ai constitué sur la mort de mon frère tout un dossier que je garde car je n’ai pas trouvé de personnes de confiance à qui remettre ce dossier pour qu’il puisse servir.

A l’issue de toutes ces années, où la justice n’a pas été rendue, il ne reste plus qu’à militer, s’unir et ne pas lâcher l’affaire parce que demain il y aura d’autres morts.

On est responsables par notre silence et aujourd’hui, je n’ai qu’un souhait : que toutes les familles de victimes s’unissent, et à ce moment-là, on aura un poids certain avec lequel ils devront compter.

Que vous soyez là, cela signifie que des gens peuvent encore donner de leur temps et cela me donne de l’espoir.

Prison : violence-s carcérale-s (Djamila)

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