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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Rromophobie (Saïmir Mile)

13 Août 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #FUIQP, #Roms - tsiganes - voyageurs

La voix des Rroms

La voix des Rroms

Intervention de Saïmir Mile, président de La voix des Rroms lors des 5èmes rencontres nationales des luttes des immigrations à Saint-Étienne les 18 et 19 avril 2015.

Je commencerai mon propos par une sorte de boutade : je ne sais pas trop pourquoi je suis ici, parce qu’en fait l’immigration et les quartiers populaires d’une part, et les Rroms d’autre part, cela peut en surprendre plus d’un. Mais contrairement à ce qu’on peut croire au premier abord – que le lien n’est pas forcément évident-, il n’en reste pas moins que l’on se trouve pourtant là en plein cœur du sujet.

500 ans après, toujours des étrangers

Revenons un chouia en arrière, disons le 22 août 1419. A 100 km d’ici, à Châtillon-sur-Chalaronne, dans le pays de Bresse, un groupe de Rroms arrive, il est possible de certifier cette date parce qu’il existe un document rédigé : « Baillé deux sous aux Bohémiens pour que ces Indiens quittent les lieux ! » …C’était l’aide humanitaire au retour volontaire version XVème siècle !

Cette date est importante. Elle atteste la présence des Rroms en France depuis plus de 500 ans, et pourtant aujourd’hui en 2015 nous sommes toujours considérés comme des immigrés, des étrangers, pas très bien définis, un peu tout en quelque sorte. C’est la raison pour laquelle je me sens parfaitement chez moi ici parmi vous, parmi les immigrés, et particulièrement leurs enfants ou leurs petits-enfants que l’on continue encore aujourd’hui à considérer comme des étrangers.

Personnellement, je suis arrivé en France en 1419 et … en 1996 avec un visa étudiant. Ce qui ne correspond guère à l’image d’Epinal que l’on a d’un Rrom ou du peuple rrom…Il est vrai que l’on ne s’attend guère à ce qu’un Rrom vienne avec un passeport, un visa –de façon tout à fait légale et régulière - pour étudier le droit en France, ce qui est mon cas, et je ne suis pas le seul Rrom dans ce cas.

Amalgames et confusions autour d’un mot

Si jusqu’à présent dans mon intervention, je n’ai rien dit, ni commenté l’emploi du terme romophobie qui figure dans le programme de ces Rencontres, c’est que je n’ai pas de position définitive sur ce phénomène.

Le mot Rrom est présent en France depuis pas même une trentaine d’années et je défie quiconque dans la salle de trouver un cas d’utilisation de ce mot avant 1990 en France et en français. Le mot Rrom est notre mot, dans notre langue, pour nous désigner nous-mêmes.

Aujourd’hui, on entend à la radio, à la télé, qu’en France il y a 17 000 Rroms. Cela n’est pas sérieux et prête à sourire, il y a en France autour de 17 000 personnes recensées par la police comme étant des habitants de bidonvilles que le gouvernement, le pouvoir appellent depuis Brice Hortefeux « campements illicites » reprenant en cela le vocabulaire utilisé par ce ministre. Il faut se souvenir qu’en 2010, quelques jours avant le discours de Grenoble, un plan de guerre était annoncé à l’Elysée à l’issue d’un Conseil de sécurité, -sorte de conseil des ministres restreint auquel participaient Sarkozy, Hortefeux, Guéant, les préfets de police, la gendarmerie était également représentée- qui prévoyait l’évacuation en masse des campements illicites.

Depuis aucun changement notable ni politique ni de ton, d’ailleurs Manuel Valls, qui a annoncé hier un plan de 100 millions pour aider les associations antiracistes, est convoqué par nos soins en justice - ce sera le 2 juillet prochain à 13h 30- pour des propos racistes qu’il a tenus au cours d’une déclaration et qu’il a répétés à plusieurs reprises en affirmant que les Rroms ne peuvent pas s’intégrer pour des raisons culturelles parce qu’ils sont entre les mains de mafias. Si cela n’est pas du racisme !

Rromophobie (Saïmir Mile)

Le racisme comme mode de gouvernement

Loin de tout racisme primaire du genre « T’es Noir, je ne t’aime pas ! » ou bien « t’es tzigane, je ne t’aime pas ! », en dehors des habituels clichés, on ne peut aborder le racisme auquel sont confrontés les Rroms sans faire référence au racisme en tant que mode de gouvernement dans lequel il n’est pas affaire de sentiment individuel : on a le droit d’aimer le couscous ou de lui préférer le coq au vin, d’aimer une personne et non pas telle autre.

Dans le cas du racisme en tant que mode de gouvernement -et de ce point de vue-, nous, les Rroms sommes considérés comme un corps étranger, des intrus dans le corps social, dans la nation alors que je le répète, nous sommes présents en France depuis 1419 !

Si nous avons participé à la construction de cette société et continuons encore aujourd’hui à le faire, nous ne sommes cependant toujours pas regardés comme des personnes qui sont légitimes à être et à vivre ici et là et ce n’est pas seulement des 17 000 migrants roumains ou bulgares, qui ne sont pas tous Rroms d’ailleurs, mais qui sont appelés Rroms, désignés comme tels parce que précisément, ils sont mis dans cette situation d’exclusion totale, quand on ne leur jette pas de la boue dans leurs installations pour qu’ils quittent les lieux ! ! !

Rromophobie (Saïmir Mile)

La violence de la dépossession

Ce que nous avons en commun avec les populations issues de la colonisation ou pour le moins présentes en France du fait de la colonisation, c’est que, nous également, avons été dessaisis de notre identité, c’est à dire la liberté de nous définir nous-mêmes par nous-mêmes, de nous voir par nous-mêmes. C’est la violence la plus extrême que l'on puisse faire à un individu ou à un groupe. Ce sont les autres qui nous définissent, y compris en nous ayant volé notre ethnonyme, notre nom – Rrom- pour l’utiliser non pas comme le nom du peuple que nous sommes mais pour l’utiliser comme étiquette accolée sur un segment de la société en France qui se trouve exclu par celui-là même qui utilise cette étiquette, c’est à dire par les autorités, par le pouvoir.

Résister, c’est exister

Ce constat dressé, se lamenter ou pleurer ne sert à rien. Ce que nous essayons de faire avec plus ou moins de succès, c’est en premier lieu de refuser le statut de victimes, c’est le premier pas vers toute action efficace. Nous sommes expulsés ? Ce n’est pas grave, on ira s’installer ailleurs ! Parce que nous sommes légitimes, contrairement à l’image que l’on cherche à donner de nous. Et cette affirmation, il faut que nous la poussions très loin.

J ai apporté quelques exemplaires du livre que nous avons coédité avec les éditions Al Dante, son titre « Avava, ovava » - signifie littéralement «Venant, nous serons ».

Ce livre, que nous avons écrit à cinq, a vu le jour après un voyage que nous avons effectué avec un groupe de jeunes en Pologne pour visiter entre autres les camps de la mort, dont celui des familles tziganes à Birkenau, et au cours duquel ont été organisées des rencontres avec des jeunes venus de toute l’Europe.

Ce livre pose le sujet du génocide en termes non pas de victimes mais de résistance … et la résistance des Rroms, si elle a été bien réelle, y compris à Birkenau, n’en demeure pas moins souvent occultée comme l’est encore cette période de l’histoire des Rroms dans l’histoire de l’Europe.

Il faut rappeler que le 16 mai 1944 était la date prévue pour la liquidation des familles tziganes dans le camp de Birkenau. Les nazis n’ont pu mener à bien leur plan ce jour-là parce que les Rroms qui étaient là, majoritairement des Sinté - qui sont des Rroms allemands- se sont armés de pioches et autres outils et ont pu repousser les SS. C’est d’ailleurs pour commémorer cette résistance que nous organisons chaque 16 mai à Saint-Denis « La fête de l’insurrection gitane ».

A cette occasion, nous commémorons non pas notre état de victimes mais la résistance y compris dans des conditions d’oppression extrême. Si les Rroms ont résisté aux nazis en 1944, pour nous aujourd’hui, il n’est pas question de baisser les bras, nous n’avons pas le droit de baisser les bras.

Il nous faut rester debout. C’est ce que j’appelle avec une certaine distance, le djihad majeur qui est de faire l’effort avec soi et sur soi pour ne pas tomber dans le piège des divisions. Nous devons à tout prix dépasser ces divisions pour rester unis dans notre combat pour la dignité et l’égalité. □

Rromophobie (Saïmir Mile)

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