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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

#PJLUrvoas, un permis de tuer et l’alibi de la lutte antiterroriste (Amal Bentounsi)

4 Mars 2016 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Police Justice, #"Gauche" décomplexée

Amal Bentounsi

Fondatrice du Collectif Urgence Notre Police Assassine, initiatrice de la Marche de la Dignité, Amal Bentounsi milite depuis 2012 contre les violences policières.

Amal Bentounsi, la fondatrice du collectif Urgence Notre Police Assassine qui regroupe plusieurs familles de victimes, a souhaité réagir à l’assouplissement des règles d’usage des armes par les forces de l’ordre voté ce 2 mars par l’Assemblée Nationale. Nous publions ici sa tribune.

Ce mercredi 2 mars 2016, alors qu’une grande majorité de français s’était plongée dans les bras de Morphée, l’Assemblée Nationale adoptait l’amendement du projet de loi antiterroriste sur la présomption de légitime défense pour les policiers. Cette mesure, au cas où vous seriez passé à côté, prévoit l’irresponsabilité pénale des policiers qui auraient à utiliser leurs armes face à un « périple meurtrier ». Seulement voilà, non seulement l’arsenal législatif existant permettait déjà aux forces de l’ordre d’agir sans être inquiété par leur hiérarchie et la justice mais surtout, le texte est flou et donc potentiellement soumis aux interprétations les plus dangereuses.

Je sais que beaucoup de mes concitoyens ne comprennent pas forcément le danger que représente cette mesure. Ceci est d’autant plus difficile pour eux que le gouvernement, qui a passé ces derniers mois à surfer sur une peur légitime, nous l’a (sur)vendue comme une réponse essentielle à la menace terroriste. Comme si les policiers n’avaient pas déjà la possibilité d’ouvrir le feu face à un danger de mort ; comme s’ils n’étaient pas déjà protégés par la justice dans le cadre de l’exercice de leur fonction (et même au-delà) ; comme si le tout sécuritaire et le renforcement disproportionné des pouvoirs policiers allaient nous sauver.

"Les policiers jouissent déjà d’un permis de tuer et d’une protection juridique"

Ce que l’on ne dit pas c’est qu’en moins de 50 ans, ce sont 400 personnes qui ont perdu la vie aux mains de la police et que nous comptons désormais 15 morts par an en moyenne. Ce que l’on ne dit pas c’est que rarissimes sont les cas de crimes policiers ayant abouti à la condamnation des agents incriminés et ce, même quand les preuves étaient présentes. Hasard du calendrier, ce vote a eu lieu trois jours avant la commémoration de la mort d’Amadou Koumé, ce père de famille décédé il y a un an dans un commissariat de police parisien et pour laquelle le procureur a requis un non-lieu. La vérité c’est que les policiers jouissent déjà d’un permis de tuer et d’une protection juridique. Ils existent de fait et sont régulièrement validés lors des trop rares procès intentés par les familles. Il y quelques semaines, c’est moi-même qui en faisais les frais : le policier jugé pour avoir abattu mon frère dans le dos a été acquitté alors même que tous les éléments corroboraient notre version et que l’avocat général avait requis d’entrer en voie de condamnation. Il a été acquitté au « bénéfice du doute ». Sans grande surprise, ce « bénéfice du doute » profite et profitera toujours aux mêmes et, en l’occurrence ici, à ceux qui représentent l’État.

Bernard Cazeneuve a beau répéter en boucle que le risque est limité et que la mesure ne s’appliquera qu’au cas où un « danger de mort se déroulerait » devant le détenteur de l’autorité, plusieurs questions se posent. Qui détermine s’il y a, effectivement, eu danger ? Le policier qui a tiré ? Qui enquête ? Les policiers qui appartiennent au même corps professionnel que le tireur ? Qui juge ? Cette même justice dont nous sommes des milliers à attendre des réponses apaisantes ?

"Il est encore temps de faire parler la rue...de s’organiser"

Dans un État qui n’aurait pas derrière lui des décennies d’injustices, de violences policières, d’impunité, de dérives sécuritaires mais aussi un socle législatif solide, cette mesure pourrait avoir du sens. Dans notre État, elle ne fera que faciliter l’usage d’une force disproportionnée, armée ou non, par les policiers. Dans cet État, elle ne peut se traduire que d’une seule manière : nos représentants à l’Assemblée Nationale viennent de donner un permis de tuer aux forces de l’ordre de ce pays.

C’est le nouveau bâtonnier de Paris, Frédéric Sicard, qui déclarait il y a peu qu’ « en l’état actuel du texte, la France peut basculer dans la dictature en une semaine ». Visiblement, nous y sommes. Qu’aucun de nous ne s’y méprenne : s’il est évident que les noirs, les arabes, les musulmans, les pauvres, resteront les premières victimes de ces mesures, tôt ou tard, leurs conséquences néfastes s’étendront à l’ensemble de la population. Est-ce ce que nous voulons ? Sommes-nous à ce point aveuglés par les discours sécuritaires pour abandonner nos libertés, nos droits, notre dignité ? J’en appelle toutes celles et ceux qui voient encore de la lumière dans cette sombre actualité. Il est encore temps de faire reculer cette loi en interpellant vos députés et sénateurs. Il est encore temps de faire parler la rue : rendez-vous le 19 mars, à 14h, à Gare du Nord pour une manifestation contre les violences policières. Il est encore temps de s’organiser pour que les néo-conservateurs qui ont pris d’assaut ce pays ne grignotent pas davantage encore ce qui reste de notre État de droit.

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