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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Génération algérienne : entretien avec René Gallissot

1 Avril 2016 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Algérie (1830-1962), #Colonisation

René Gallissot est de ceux dont l’engagement théorique a été total. Militant anticolonialiste dans les années 1960, son travail n’a cessé de réinterroger le marxisme à partir de l’expérience fondatrice de l’Algérie coloniale. Dans cet entretien, il revient sur cet itinéraire et la pluralité des chemins qu’ouvre une enquête sur la politique marxiste et le monde non occidental. Sa relecture du nationalisme révèle aussi bien l’impensé national chez Marx et Lénine que la nationalisation du mouvement ouvrier. De l’histoire sociale de l’Algérie au développement du marxisme dans le monde arabe, en passant par les limites des approches marxistes classiques du racisme en France, l’œuvre de Gallissot invite à une critique radicale de toute étatisation de la pensée émancipatrice.

Pourriez-vous revenir sur votre parcours politique et intellectuel ? Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’histoire du colonialisme et aux rapports de la gauche au colonialisme ?

Avoir 20 ans en 1954 me fait appartenir à la « génération intellectuelle et politique algérienne », pour dire marquée à la fois par l’irruption d’une guerre de libération nationale toute proche mettant en cause directement l’idéologie nationaliste en France, et par le refus communiste français et soviétique de donner la priorité militante aux luttes de libération et non pas au maintien de l’ordre de coexistence pacifiste entre l’U.R.S.S. et les États-Unis. L’adhésion au « socialisme » soviétique s’est substituée à l’internationalisme d’émancipation prolétarienne. Depuis mes vingt ans, cet internationalisme de transformation des rapports sociaux dans le monde et l’avenir du genre humain deviennent et restent ma constance critique intellectuelle et politique. Sans regret ni défection.

Au sortir d’une éducation familiale traditionaliste catholique mais ouverte sur le monde sur le mode missionnaire, double cheminement d’autonomie : m’émanciper de la fidélité religieuse en conjuguant les leçons de Montaigne et Spinoza, et chercher la réponse à la question sociale chez Marx, tout en étant sous l’influence de l’existentialisme sartrien de l’époque. La mort de Staline lève la seule barrière à l’adhésion au P.C.F. Je n’en reconnais pas moins la force de l’argumentation du livre Marxisme et question nationale et coloniale. La question nationale algérienne ne m’a plus quitté, mais élargie au monde entier sur la conjonction de la formation nationale et du mouvement de longue durée de transformation sociale porté par l’exemplarité du mouvement ouvrier.

Aussi mon choix de normalien fut l’histoire sous approche sociologique qui me semble la science sociale réaliste, et non la philosophie jusqu’alors privilégiée, dont je refuse le magistère universitaire qui a succédé à la religion. Plus tard, je resterai distant devant le magistère de l’anthropologie érigé par C. Lévi-Strauss comme devant le structuralisme. Je suis rétif à l’exaltation philosophique du « Jeune Marx » par L. Althusser ; j’adhère à la démarche historique de Marx dans les Grundrisse retrouvés, et à sa « critique de l’économie politique » qui est la raison du Capital.

Par ailleurs, marxiste existentialiste pour dire vite, à travers les entre-chocs de l’année 1956, du rapport Khrouchtchev à la Pologne, à Budapest, et du vote des pouvoirs spéciaux pour le maintien de l’ordre en Algérie par les députés communistes, à l’expédition de Suez, je me porte en avant comme intellectuel critique au sein du P.C.F. ; il me restera la marque de communiste maoïste que retiendront les fiches de police et mon dossier de sursitaire pour le service militaire. Non seulement, je lis les publications de Pékin ; plus encore je deviens disciple de Maxime Rodinson et en mineur d’Albert Memmi sur la colonisation ; je découvre N. Boukharine pour sa prise en compte de la longue durée d’une révolution mondiale qui doit attendre la transformation des paysanneries du monde ; sa réflexion est historique alors que Lénine n’avait qu’une vision conjoncturelle du « milliard d’hommes » de l’Orient dominé.

Si je m’intéresse à Rosa Luxembourg sur l’autonomie nationale, je découvre aussi les écrits austro-marxistes sur la question nationale ; je lis Otto Bauer et j’entre dans les débats de la IIe Internationale et de la IIIe, ainsi que de l’Internationale II et demie, pour avoir lu K. Kautsky, fréquentant en séminaires de la Maison des sciences de l’homme à Paris, Georges Haupt et Claudie Weill. Je suis dans la confrontation avec « la génération intellectuelle de la guerre de 1914 », selon la formulation de Robert Wohl, car je suis en profondeur dans le rejet du patriotisme d’Union sacrée, en particulier de la trahison nationaliste de la majorité social-démocrate et du discours de bonne conscience du patriotisme républicain français distinguant hypocritement le patriotisme qui serait sacré, d’un nationalisme qui n’appartiendrait qu’à la droite et à l’extrême droite raciste. C’est là le second pilier de ma pensée.

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