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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Subtil piège (Bader Lejimi)

5 Avril 2016 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Antiracisme politique, #"Gauche" décomplexée

Subtil piège (Bader Lejimi)

Subtil piège

Réponse à l’éditorial de Laurent Joffrin paru dans Libération le 4 avril 2016 titré “Piège grossier”

http://www.liberation.fr/france/2016/04/03/piege-grossier_1443734

Par Bader Lejmi — 4 avril 2016

ÉDITO

Ils luttent contre le sexisme : qui peut s’en plaindre ? Ils ont raison de se mobiliser, d’alerter l’opinion, de dénoncer préjugés, agressions et discriminations. Les violences physiques ou morales motivées par l’extrémisme religieux sont suffisamment nombreuses pour que des militants prennent la défense des athées ou des femmes, attaqués parce qu’ils sont athées ou femmes. Pourtant le «nouveau républicanisme» que nous décrivons pose plusieurs questions. D’abord parce qu’il est délibérément blanc judéo-chrétien. La République défend tout le monde soit les Français de souche ça va de soi mais aussi les athées, les juifs, les femmes, les chrétiens d’Orient, les homosexuels sans oublier les petits blancs de banlieue; c’est déjà pas mal et tant pis pour les autres. Ainsi les musulmanes portant le foulard, les Noirs, les banlieues n’ont pas le droit de se défendre eux-mêmes. Au nom d’un nécessaire universalisme ? Certes.

Encore faut-il accepter que l’autre participe à définir les valeurs communes, et non imposer ses propres valeurs par ethnocentrisme. Encore faut-il éviter cette injonction aux valeurs républicaines à géométrie variable qui attise les tensions au lieu de les apaiser. Les Noirs qui se sont mobilisés en faveur de la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité ont certes défendu les leurs. Mais ils ont surtout défendu le principe universel qu’est le droit à l’homme et la femme Noir à être humain. Les plus engagés ont fondé un mouvement antiraciste autonome, qui promeut des identités plurielles, concrètes, originales, autant que des valeurs humaines inscrites dans l’histoire universelle. Si la République ne défends que ses valeurs, qui défendra les personnes concrètes ? Laisser discriminer les gens n’ayant pas les bonnes valeurs, n’est-ce pas trahir ses principes ? On connaît l’histoire emblématique de celui qui, ne songeant qu’à la différence de valeurs, n’a pas fait face à l’oppression : «Quand on a arrêté les Juifs, je n’ai rien dit : je ne suis pas juif. Quand on a arrêté les communistes, je n’ai pas protesté : je ne suis pas communiste. Quand on a arrêté les socialistes, je n’ai rien fait : je ne suis pas socialiste. Etc. Quand on m’a arrêté, il était trop tard : il n’y avait plus personne pour protester.»

La deuxième inquiétude tient à un mot : communautarisme. Certes, la République multi-culturelle est souvent attaqué en tant que vivre-ensemble, et derrière la critique du multi-culturalisme se cache souvent un préjugé «essentialiste» imputant aux non-croyants des traits communs, présentés comme négatifs, qui découleraient de leur incroyance. Mais pourquoi avoir voulu à toute force imposer ce mot ambigu, «communautarisme», dont chacun voit bien qu’il porte en lui un piège grossier ? Si tous ceux qui pratiquent leur religion sont catalogués comme communautaristes, l'universalisme est détourné de son objet. Il se mue en attaque d’une religion.

Ces errements sont aussi le produit d’une théorie perverse. Le sexisme et le terrorisme, dit-on, serait lié à une «maladie de l’islam» héritière du passé et qui affecterait peu ou prou l’ensemble de la communauté musulmane. Ainsi tout Musulman-e, serait-il pacifique, humaniste, démocrate ou même une femme elle-même, serait sujet-e à cette mentalité inconsciente. Cette théorie essentialise la religion musulmane, qualifiée de «rétrograde» par nature, (alors que ses promoteurs se battent par ailleurs contre «l’essentialisme»), permet d’accuser de salafisme à peu près n’importe quel acteur public, dès lors qu’il critique la République. Ainsi Libération,qui n’a que trop rarement soutenu l’antiracisme autonome, traite-t-il d’exalté du Net, un ancien porte-parole du CCIF. Ainsi on interdit de qualifier de raciste les propos de la ministre Laurence Rossignol, qui n’a jamais vécu le racisme elle-même, alors qu’elle a assimilé des musulmanes portant librement le foulard à des esclaves consentantes. Ainsi est-il scandaleux, quoi qu’on pense de la philosophie d’Elisabeth Badinter, d’interdire de s’indigner de la multiplication de ses prises de paroles publiques promouvant l’islamophobie. Elle attaque des femmes croyantes libres au nom de la défense de l’individu émancipé, une communauté religieuse au nom du progrès. Où est le féminisme? Ainsi on qualifie de règle laïque, une loi qui interdit aux filles musulmanes portant le foulard d’aller à l’école de la République, alors qu’il s’agit d’une discrimination islamophobe et sexiste dont on peut débattre mais qui n’a évidemment rien de «féministe».

Ainsi on finit par rejeter ce qu’on appelle «le repli communautaire», associé au salafisme, sans se rendre compte que l’injonction permanente faites à des femmes et des hommes à se désolidariser de leur communauté religieuse constitue l’argument principal opposé aux droits de l’homme par les réactionnaires de tous les temps et de tous les pays. Si la laïcité devient l’ultima ratio, la discrimination systémique n’est pas loin. N’est-ce pas un piège pour le nouveau républicanisme que d’utiliser les mêmes ressorts que l’ancien colonialisme ?

Bader Lejmi pour Les Indivisibles

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