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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Achille Mbembe « Un désir fondamental d’insurrection s’exprime sous des formes nouvelles »

9 Octobre 2016 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Questions internationales

L’inimitié est devenue le mode dominant de relation, à l’ère du capitalisme financier en crise et de la guerre contre le « terrorisme ». C’est le constat que dresse Achille Mbembe. L’historien et philosophe esquisse quelques précieuses voies de sortie pour une politique de la relation à l’échelle globale. En rupture avec les logiques de domination économique, les replis identitaires et les élans impérialistes.

Vous dépeignez dans votre dernier essai, Politiques de l’inimitié (1), un implacable processus de « sortie de la démocratie » . Trois décennies après la chute du mur de Berlin, peut-on parler d’un destin autoritaire du néolibéralisme ?

Achille Mbembe Nous avons une vision assez partiale de l’histoire de la démocratie. Or, le paradoxe de cette histoire, c’est que la démocratie a deux corps. D’un côté, un corps diurne, presque solaire, que l’idéologie post-1990, après la chute du bloc de l’Est, a magnifié. De l’autre côté, un corps nocturne, lié à la séparation entre un ici et un ailleurs où l’on peut tout se permettre : piller, exploiter, brutaliser, tuer, infliger la mort de façon extrajudiciaire, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Un ailleurs où l’on peut décharger la violence qui, si elle était exercée à l’intérieur, déboucherait sur la menace de la guerre civile. On l’a vu lors du moment colonial. On le voit aujourd’hui dans la guerre contre le djihadisme. Dans cette phase néolibérale, les deux corps de la démocratie, le corps diurne et le corps nocturne, sont en train de se réunir, au moment où s’effacent les frontières objectives entre l’ici et l’ailleurs. D’où les glissements autoritaires auxquels nous assistons. Le monde est devenu tout petit. Contrairement au monde de la période coloniale, au monde des conquêtes, des « découvertes », il a montré ses limites. C’est un monde fini, traversé par toutes sortes de flux incontrôlés, mouvements migratoires, mouvements de capitaux liés à la financiarisation extrême de l’économie. Sans compter tous les flux portés par l’avènement de la nouvelle raison digitale. Ces flux sont marqués par l’accélération des vitesses, le bouleversement des régimes du temps. Tout cela favorise l’enchevêtrement inédit de l’intérieur et de l’extérieur. Conséquence, il est désormais impossible de prétendre vivre en sécurité ici quand on fomente le désordre, le chaos ailleurs. Le chaos, le désordre nous reviennent en boomerang. Sous la forme d’attentats, mais aussi par le renforcement de la pulsion autoritaire chez nous-mêmes. Ce glissement autoritaire est présenté comme une condition de la sauvegarde de notre liberté. Or, si nous acceptons plus de sécurité au nom de la préservation des libertés, nous acceptons simultanément le glissement autoritaire. Il y a là une tension entre la capitulation et le désir de révolte, qui est aussi une donnée cruciale des temps que nous vivons. D’un côté l’abdication et de l’autre un désir fondamental d’insurrection qui s’exprime ici et là sous des formes tout à fait nouvelles.

La décolonisation aurait selon vous libéré des passions qui, en retour, viennent justifier, dans les ex-métropoles, de nouvelles expéditions coloniales. La décolonisation comme expérience historique n’aura donc été qu’une parenthèse ?

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