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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

2èmes rencontres des luttes de l'immigration Marseille 2010 : intervention de Mouloud Aounit

4 Décembre 2010 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Étrangers et immigrés, #Mouloud Aounit

Intervention de Mouloud Aounit lors de la table ronde de clôture des 2èmes Rencontres des Luttes de l’Immigration –Théâtre du Merlan- Marseille -27 novembre 2010

Propos recueillis par Y.M. et A.V.


Marseille 24Il est pour moi réconfortant de me retrouver parmi vous, au milieu de ceux qui, de manière infatigable, se battent pour la dignité, pour que l’immigration ne soit plus seulement un objet de rejet mais pour que l’immigré soit également un sujet de droit et de dignité. Ce combat rude , que je partage avec vous, est difficile et reste, vous le savez bien, encore aujourd’hui, hélas, inachevé.


J’ai commencé mon engagement militant comme beaucoup d’entre nous ici à travers la Marche pour l’Egalité et contre le racisme. 27 ans après, le constat est accablant, consternant. On a l’impression d’avoir fait du sur-place. Les gens qui manifestaient à l’époque avaient mis au centre de leurs revendications la lutte contre les discriminations et l’exigence de, l’égalité des droits qui représentaient des éléments structurants dans les mobilisations. 27 ans après, notre société organise et structure une sorte d’assignation identitaire ; La France continue à discriminer les immigrés bien sûr, mais aussi des Français, ces Français que l’on ne reconnaît toujours pas comme français. Sans rentrer dans les débats sémantiques, il y a eu les Beurs, puis les potes, puis maintenant les « issus de ». L’« immigritude » est devenue en quelque sorte un statut permanent. Quatrième génération, plus français que Sarkozy en ancienneté et on continue à les appeler les « issus de » ! Cela montre à l’évidence que ces populations, notamment les populations françaises issues de l’immigration maghrébine – mais il en est de même pour les Africains noirs- restent cantonnées dans une sorte d’assignation identitaire alors même qu’ils sont français.


On est là face à ce paradoxe français qui fait sa singularité : la mise en actes du racisme que sont les discriminations s’applique aujourd’hui comme hier à des immigrés mais aussi à des Français et pour s’en convaincre, il n’est que de reprendre nombre de petites phrases et de formules que l’on a entendues au cours de cette dernière période. Toutes accréditent l’idée que ces Français à part, quoi qu’ils fassent, ne seront jamais considérés comme des Français à part entière.


Autre constat tout aussi inquiétant : la société française est à mes yeux atteinte par une sorte de crampe mentale qui l’empêche d’avancer.


Aujourd’hui, on a 7 fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche avec une carte d’identité française si on a un nom à consonance maghrébine. Une récente étude de l’Insee mettait en lumière ce constat tout aussi terrible : le temps d’emploi des Français issus de l’immigration maghrébine est de 20 points inférieur à celui des Français dits de « souche » (respectivement 53% et 74%) ; les femmes maghrébines cumulant et la discrimination ethnique et en même temps celle liée au genre, sont encore plus discriminées. Toujours selon cette étude de l’Insee, elles seraient moins souvent en emploi que les natives françaises (37% contre 60%). Ces chiffres mettent en évidence une douloureuse et dangereuse réalité. Ils prouvent incontestablement une non-volonté de la France de donner vie aux valeurs républicaines qui sont tellement déclamées.

 

Parallèlement à ce constat, il est indispensable de s’interroger sur les raisons de ce sur-place.


En premier lieu, il me semble que si ces populations-là sont ciblées, c’est que la France ne s’est pas encore débarrassée de son passé colonial. Pire, le gouvernement veut même réhabiliter ce passé. La loi du 23 février sur la « rôle positif de la colonisation », le refus de reconnaître les crimes commis au nom du peuple français en Algérie (torture et 17 octobre 61) organisent et structurent les préjugés et les mentalités. L’amnésie également participe dans une large mesure au développement de cette « immigritude » à vie dès lors que l’on s’appelle Aïcha ou Mohamed.


Un autre facteur me semble important : c’est l’instrumentalisation politique de l’immigration et sa criminalisation qui participent aux stigmatisations responsables du blocage de cette société. Pourquoi ce sur-place malgré nos luttes et nos efforts ? Incontestablement, deux autres facteurs, outre l’instrumentalisation politique, y concourent Et là, il ne faut pas avoir peur de parler de la mise en place d’une véritable machine de guerre, pour étouffer ceux qui, en 1983, émergeaient de la société française, revendiquaient des droits, posaient la question de l’égalité, frappant aux fenêtres de la République pour demander le droit d’exister et que la République les reconnaisse dans leur dignité.


Marseille 23Et cette stratégie d’étouffement des revendications a commencé d’abord par la récupération de la Marche avec le lancement de SOS Racisme, créé dans ce but et qui a causé de terribles dégâts au niveau de la transmission de la mémoire de nos luttes. En lieu et place d’une réponse politique à une exigence d’égalité, les pouvoirs nous ont vendu de l’antiracisme.


En est résulté un creux, et même un vide que nous payons aujourd’hui puisque dans les quartiers, de nombreux jeunes privés de ces repères, n’ont pas repris le flambeau de la Marche de 1983. Ils se sont réfugiés dans la rage, la violence et même la haine face à une société qui les rejette.


Un autre élément déterminant est la constance dans la politique des gouvernements successifs et la constance des messages adressés aux jeunes qui invariablement disent en substance :« Que vous le vouliez ou non, vous n’êtes pas intégrables, vous n’êtes pas des Français à part entière ».


Par ailleurs, le discours sécuritaire montre la dérive à laquelle on assiste, sans parler des propos d’hommes politiques ou de ministres d’Etat qui -comme Hortefeux que nous avons réussi à faire condamner en première instance pour incitation à la haine raciale- s’autorisent des propos inacceptables qui participent de façon active à la libération de la parole raciste. Et le simple fait qu’aujourd’hui ce ministre puisse être encore au gouvernement est une honte pour la France et une tache sur les valeurs de la République.


Camus disait « Mal nommer les choses, c’est ajouter du mal au malheur » et comme vous le savez, les mots sont importants. S’il y a un mot qui a fait des ravages, c’est bien le mot d’intégration qu’il convient désormais de bannir. Par le simple fait qu’il soit employé de façon récurrente, par tous les gouvernements, ce mot participe d’une manière indéniable à l’ethnicisation des problèmes et laisse supposer que les immigrés ne sont toujours pas des citoyens comme les autres  - au même titre que la conjugaison des deux termes immigration et identité nationale lors de la création de ce ministère induit insidieusement l’idée que les immigrés seraient une menace et un danger pour l’identité nationale.


De plus, avec ce concept d’intégration, on particularise une problématique générale sur une population bien ciblée, la population immigrée et singulièrement maghrébine. Cela permet bien évidemment de déplacer les problèmes sociaux sur le terrain ethnique. Se livrer à une telle opération, si ce n’est pas développer le racisme, alors qu’est-ce que c’est ?


De plus, ce qui est parfaitement scandaleux dans l’utilisation de ce concept d’intégration, et qui a bien évidemment structuré les mentalités, c’est que, au-delà de la stigmatisation d’une population, on la tient pour responsable et coupable de ses propres difficultés. A force d’entendre répéter par des gens de droite comme par des gens de gauche que les immigrés doivent s’intégrer, depuis que l’on en parle et si on n’y est toujours pas arrivés, n’est-ce pas en définitive la preuve que ces populations-là sont responsables de leur situation, que c’est un peu de leur faute… Et la boucle est bouclée , et le piège se referme.


Pire, ce concept dont la charge culpabilisante est indéniable, justifie, comme on l’a vu récemment, des politiques anti-immigrés. C’est au nom de l’intégration qu’est justifiée la fermeture des frontières, c’est encore au nom de l’intégration qu’est mise en place une véritable politique d’expulsion ou d’exclusion du champ social, où l’immigré est réduit à une simple statistique, une variable d’ajustement politique avec tous les ravages que l’on peut mesurer.


Les conséquences de cette politique de stigmatisation qui se trouve incapable de répondre aux différents problèmes de société sont dévastatrices. Les chiffres d’une étude de l’INED confirment l’échec des gouvernements successifs et donnent une idée du chemin que la société française doit encore parcourir. Alors que 89% des enfants naturalisés se sentent français, 37% d’entre eux ne se sentent pas reconnus comme tels et particulièrement les enfants issus de l’immigration des pays anciennement colonisés. Parmi les immigrés ayant acquis la nationalité française, la moitié partagent le sentiment de ne pas être perçus comme des Français. Triste bilan qui montre que la société française se trouve dans une période de repliement sur elle–même et confirme l’ampleur des dégâts causés par le pilonnage idéologique auquel elle est soumise.


Le pire serait pourtant de succomber au découragement et à une certaine démission. C’est pourquoi je vais conclure en proposant quelques pistes et quelques leçons que nous pouvons tous tirer de l’expérience d’une lutte récente, celle des sans papiers.


D’abord saluer l’apport pédagogique de leur lutte dans le combat contre le racisme et en tirer tous les enseignements. En effet, en interpellant la société française, en rappelant qu’ils paient des impôts, qu’ils travaillent, qu’ils sont indispensables à l’économie, ils ont donné une visibilité à leur lutte et à leurs revendications de droits et de dignité. De « clandestins », ils sont devenus désormais des « sans papiers » et cette évolution sémantique, d’une importance capitale, qui s’est traduite par le changement même du vocabulaire les désignant, prouve qu’ils ont réussi à faire modifier le regard qu’on portait sur eux, et ce point est à mes yeux fondamental.


D’autre part, l’effet d’entraînement de leur lutte est incontestable jusqu’à influencer certaines pratiques syndicales en obligeant les organisations à prendre en compte un champ nouveau de lutte.


Les sans papiers ont montré de façon exemplaire que les victimes ne doivent en aucun cas rester passives et que c’est en se mobilisant que l'on fait bouger les choses. Cependant, et même si la spécificité de certaines luttes n’est pas à négliger, il me semble important de veiller à enraciner les luttes pour les droits des immigrés et de leurs enfants dans le cadre des luttes sociales pour dés-ethniciser les problèmes de société.


Se battre pour faire bouger les choses, c’est aussi, ce qu’a fait une jeune policière de la PAF, Sihem Souid, dont le livre Omerta dans la police, dénonce les humiliations, les abus de pouvoir et les discriminations, toutes dérives qui rendent toujours plus nécessaire le projet auquel nous nous attelons de création d’un comité d’éthique au sein de la police pour que soient combattus le racisme et les traitements inhumains et dégradants.


ChibanisEn second lieu, de façon plus visible, mettre en avant que la France a une dette vis à vis de ces hommes, de ces femmes, une dette de sang, une dette de sueur, en rappelant l’apport de l’immigration. Et en cela, le sort que l’on veut faire aux Chibanis 1 est en tous points scandaleux et s’attacher à la lisibilité de leurs luttes est un point d’appui à ne pas négliger.


Enfin, malgré des désillusions, il reste cependant important d’investir les lieux de pouvoir. Pas seulement au niveau de la représentativité politique mais également dans la sphère économique ou au niveau des politiques publiques, être présents dans les conseils d’administration des HLM et des entreprises, dans les syndicats et les associations.


Il faut que chacun d’entre nous prenne conscience qu’il ne doit pas donner procuration à d’autres pour faire aboutir ses revendications mais au contraire, continuer à revendiquer, s’investir et prendre sa place partout où se prennent les décisions. Renverser le rapport de forces prendra sans doute beaucoup de temps mais parallèlement et en complément des luttes sociales et de terrain, cela reste néanmoins indispensable.

Ainsi ne pas rester dans l’incantation, mais partir des territoires et des gens pour construire quelque chose de solide doit continuer à mobiliser nos énergies. En conclusion, il nous faut garder de manière permanente à l’esprit cette réalité vivifiante pour nos combats futurs : en France, aucun acquis, aucune conquête en matière de droits et de libertés n’a vu le jour sans rapport de forces. A nous de continuer à le construire.


1 Les vieux, les anciens

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