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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Dossier Algérie : L'Algérie, caméra au poing (René Vautier)

22 Mars 2012 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Colonisation, #Algérie (1830-1962)

Dossier : Cinquantième anniversaire des accords d’Evian et de la fin de la guerre d’Algérie

L’Algérie, caméra au poing,

par René Vautier, cinéaste, documentariste, auteur entre autres de Algérie en flammes, premier film sur la lutte du peuple algérien pour son indépendance et de Avoir vingt dans les Aurès, prix de la Critique internationale au Festival de Cannes en 1972.

 

René Vautier revient sur une page de son histoire personnelle, de son engagement au sein de la guerre d’indépendance du peuple algérien.

 


René Vautier, né le 15 janvier 1928.

 

Croix de guerre à 16 ans (septembre 44) pour sa participation à des activités de résistance en 1943-44. Refuse de s’engager dans l’armée ; ses camarades de maquis l’envoient passer le concours d’entrée à l’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, avec mission de se servir de sa caméra pour montrer ce qui, dans le monde, « ne peut plus durer comme ça ».


afrique50.jpgTourne, à 21 ans, pour la Ligue de l’Enseignement, Afrique 50, premier film français ouvertement anticolonialiste, qui lui vaut une condamnation par le tribunal colonial d’Abidjan à un an de prison et … le prix du « meilleur film mondial de jeune réalisateur » attribué par le jury international présidé par le documentariste Joris Ivens.

Réalise et diffuse à Brest Un homme est mort en hommage à Edouard Mazé, ouvrier tué par la police lors de la grande grève de Brest (1950).


Prépare à la Bibliothèque Nationale un film sur la conquête de l’Algérie en 1830 – Une nation, l’Algérie – court-métrage basé sur les documents rédigés par les généraux et colonels ayant participé à la guerre de conquête, et qui se verra refuser un visa pour une phrase du commentaire : « Assujettie pendant 130 ans, l’Algérie redeviendra indépendante, c’est inéluctable – et il conviendrait de discuter de cette indépendance avant que des flots de sang ne coulent de part et d’autre de la Méditerranée ». Réponse du ministre de l’époque : « L’Algérie, c’est trois départements français, et qui resteront partie intégrante de la France » (signé François Mitterrand, ministre). Réponse de René Vautier … la voici : « Si l’Algérie, c’est la France, les Algériens ont le droit, en tant que Français, d’expliquer pourquoi ils se sentent « différents » et j’ai le droit d’aller avec ma caméra poser quelques questions à ces Français qui ne veulent plus l’être »

 



petitblanc.jpgOn m’a ri au nez dans les « milieux officiels » parisiens, j’ai pris un coup de sang et … le bateau pour Tunis, avec sous le brasAfrique 50 et Une nation, l’Algérie – et le scénario d’un court-métrage que je souhaite tourner en hommage aux femmes tunisiennes et à leur participation active aux actions menées, sur le plan économique, pour le redémarrage de la Tunisie indépendante. Et ce fut, avec l’appui de jeune ministre tunisien Béchir Ben Yahmed, Plages tunisiennes d’abord, qui représenta la jeune Tunisie au festival de Cannes, puisKhalkhal, Les anneaux d’or ou Chaînes d’or qui eut un double mérite : tout d’abord d’être primé, en tant que représentant la production tunisienne au Festival de Berlin, d’une part (un Ours d’argent ou de bronze, je ne me souviens plus) et d’autre part de révéler au monde cinématographique une jeune tuniso-italienne qui allait se faire un nom : Claudia Cardinale …


Avec mon salaire de réalisateur de ce film, j’avais acheté la pellicule 16 mm qui allait permettre à la révolution algérienne de se faire connaître en images : ce fut Algérie en flammes, qui fit le tour du monde comme premier film de la lutte du peuple algérien pour ses revendications d’indépendance …


Mais, comme certains responsables algériens ne supportaient pas l’idée que ce film présentant les luttes du peuple algérien soit l’œuvre d’un « Français de gauche », et comme le responsable algérien Abane Ramdane qui avait appuyé le réalisateur avait été liquidé par d’autres responsables algériens, l’idée qui prévalut chez certains responsables de la Révolution algérienne fut qu’il convenait de le faire disparaître lui aussi –certains optaient pour une disparition définitive, d’autres, heureusement pour moi, pour une « mise à l’ombre temporaire » -(c’est la solution qui fut choisie). Voilà pourquoi, pendant 25 mois, le bruit courut que René Vautier avait péri, héroïquement, caméra au poing, dans les montagnes algériennes…


Ma situation était compliquée : parallèlement à ma disparition, et sans, je crois, de rapport direct entre les deux « affaires », je partageais ma détention avec des personnalités algériennes que j’avais connues au maquis –Lamouri et Aoucheria, tous deux colonels de l’ALN-l’armée de libération nationale algérienne- et deux autres commandants que je n’avais jamais rencontrés. Les quatre furent condamnés à mort par un « tribunal révolutionnaire » siégeant en Tunisie.


camera-citoyenne.jpgComme j’avais un « régime d’isolement spécial », quand le bruit d’une « exécution nocturne » courut dans la prison, les quatre condamnés à mort, qui avaient le droit de « promenade » dans la petite cour réservée aux détenus, crurent que l’exécution prévue était la mienne, et vinrent sous la porte de ma cellule, « toucher cinq en adieu » -coutume que j’ignorais et qui consistait à glisser les doigts de mains sous la porte du détenu pour qu’il puisse les toucher en adieu … Je n’ai appris la coutume que le lendemain : il y avait bien des exécutions prévues, mais c’étaient les leurs, et pas la mienne. Et elles ont eu lieu, ces exécutions !

Et pour le reste … c’est peut-être là qu’il faut revenir à ce que j’avais fait, ce film, Algérie en flammes qui se promenait à travers le monde, remplissant son office : montrer qu’il y avait en Algérie une révolution qui ne pourrait aboutir qu’à l’indépendance …


Le juge qui présidait aux « activités de justice » -les jugements des détenus- était un instituteur avant d’être affecté à la prison comme « juge ».


Quand j’ai eu recours à la grève de la faim pour savoir pourquoi j’étais emprisonné, il m’a avoué son grand tourment : il n’y avait rien dans mon dossier ! Et il n’y pouvait rien : à chaque fois qu’il posait la question en haut lieu, on lui répondait que « l’affaire était en cours »…


Finalement, ce devait être autour du 30ème jour, le toubib de la prison que l’affaire énervait aussi, a décrété que, même si je recommençais à manger, c’était trop tard, j’allais claquer… Lui avait des vacances à prendre, il les prenait, en laissant au gardien-chef, avec la date en blanc, un certificat de décès, signé par lui ; après avoir constaté que je ne respirais plus, le gardien-chef, avec le concours de deux gardiens « prendrait acte », mettrait la date du décès et ferait le nécessaire.


Là, l’instituteur-juge, Abdel Majid Rafah, a pris peur : il a, paraît-il, « menacé en haut lieu » de démissionner si on ne lui donnait pas la garantie que le « nécessaire serait fait » pour qu’une solution intervienne trente jours après que j’aurais repris une alimentation. Je me suis provisoirement contenté de cette promesse, et il a disparu de la circulation me laissant aux soins de mes codétenus. Lui s’était fait nommer « responsable du voyage » de la troupe artistique algérienne qui, sous l’égide du FLN et la responsabilité du créateur de théâtre Mustapha Kateb, allait en mission dans les pays de l’Est pour présenter des œuvres théâtrales axées sur les combats révolutionnaires…


Il m’a raconté ensuite les affres qu’il avait subies : dès l’arrivée en Chine –première étape !- alors qu’il poussait des soupirs de soulagement en se croyant débarrassé des soucis que lui causait Vautier, dès la fin du premier spectacle, les Chinois, « très, très gentils », me dit-il, l’ont emmené à la sortie du théâtre, voir un film sur « les luttes en Algérie » … et il a subi la version chinoise d’ Algérie en flammes, que les Chinois diffusaient partout. Et puis, dit-il, le supplice a continué : chaque soir, en Chine, la version chinoise d’ Algérie en flammes, les organisateurs chinois dithyrambiques et je pensais, sans le dire bien sûr, que l’auteur était dans une prison du GPRA !


Grand soupir en franchissant la frontière sino-soviétique : « Ouf, j’ai soupiré ! » raconte Abdel Majid Rafah « Pas longtemps ! Tous les soirs, ou presque, projection de la version parlant russe d’ Algérie en flammes


La suite, ce devait être les représentations du spectacle théâtral en Allemagne de l’Est, et là, Abdel Majid Rafah a craqué : il savait que c’était à Berlin-Est que j’avais fait tous les travaux de laboratoire et de montage d’Algérie en flammes. Il n’a pas pu le supporter, il a pris l’avion directement pour voir, à la prison algéro-tunisienne de Denden, comment allait l’auteur … et faire le nécessaire pour qu’il sorte ! Et comme il y avait eu quelques changements à la tête de la Révolution algérienne, mes camarades algériens de détention sont sortis pratiquement en même temps que moi …Et, après avoir entendu, dans la prison de Denden, le représentant du GPRA présentant ses excuses à René Vautier pour sa « détention regrettable et illégitime », ils purent participer à la présentation publique, dans le plus grand cinéma de Tunis de Algérie en flammes.


Ces Algériens qui avaient partagé avec moi la dure détention de Denden, et qui allaient poursuivre leur lutte pour l’indépendance de leur pays, allaient dans l’Algérie indépendante avoir des responsabilités importantes : Abdallah Belhouchet allait devenir le premier général de l’armée algérienne, Mohamed Cherif Messadia se retrouverait à la tête de l’organisation du FLN, Ahmed Draïa aurait la responsabilité du service d’ordre …

Quant à moi, j’étais recherché en France pour « aide au FLN ». Colette, mon épouse, et Alain et Pierre, mes enfants, vinrent partager ma vie en Tunisie, où j’ai travaillé avec de jeunes Tunisiens et de jeunes Algériens à diverses réalisations …


Yann Le Masson qui avait tourné aux côtés des Algériens de la Fédération de France des images militantes, vint faire les images de Karim et Leïlah que je réalisai dans le Sud tunisien, et nous en profitâmes avec Olga, l’épouse de Yann, pour lancer le tournage de ce qui allait devenir J’ai 8 ans, un film sur les enfants algériens orphelins de guerre réfugiés en Tunisie.


Avec Ahmed Rachedi et son cousin tunisien, nous vécûmes caméra au poing ce que l’on a appelé la « guerre de Bizerte », les bombardements français sur cette ville tunisienne …


Et, à l’initiative de mes amis ex-détenus à Denden et qui continuaient leur combat dans le Sud algérien, en menace permanente sur les puits de pétrole sahariens, je rentrais en Algérie entre le cessez-le-feu et l’indépendance -au moment où l’OAS prétendait, par les assassinats de militants pour la paix, tant algériens que français, retarder la solution inéluctable : l’indépendance de l’Algérie.


J’ai filmé ce que j’ai pu pour refléter la situation de l’Algérie en cette période – pour garder souvenir des derniers soubresauts, de Peuple en marche -des images de ce que j’avais tourné au maquis et de ce que les jeunes avaient glané sur la première année de l’indépendance.


Le cinéma algérien avait le pied à l’étrier ; Lakhdar Amina s’occupait de la production des Actualités algériennes et lançait les bases des succès futurs de la cinématographie algérienne avec Le Vent des Aurès et son prix du premier film à Cannes et Rachdi Ahmed verra triompher au Festival du cinéma africain de Ouagadougou, L’Aube des Damnés.


Quant à René Vautier, rentré en sa Bretagne natale, il la quittera pour un « retour Afrique » qui aboutira au triomphe à Cannes de Avoir vingt ans dans les Aurès…Prix de la Critique Internationale !

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