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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Dossier Algérie : La guerre d'Algérie "dans" les départements français d'outre-mer (Françoise Vergès)

21 Mars 2012 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Colonisation, #Algérie (1830-1962), #Outre-mers

Dossier : Cinquantième anniversaire des accords d’Evian et de la fin de la guerre d’Algérie

 

La guerre d’Algérie « dans » les départements français d’outre-mer

Par Françoise Vergès, écrivain, présidente du comité pour la mémoire de l’Histoire de l’esclavage

 

 

La société française tend à se focaliser sur l’impact dans l’hexagone de la guerre d’indépendance algérienne et à ignorer celui qu’elle a eu dans les départements d’outre-mer, Martinique, Guyane, Guadeloupe, La Réunion. La myopie dont fait en grande partie preuve l’historiographie française à propos de ces territoires, jugés partie négligeable de la « grande histoire », explique ce fait. Pourtant, la guerre pour l’indépendance de l’Algérie a touché ces sociétés, mobilisé ses intellectuels et ses militants qui ont payé de leur personne leur soutien aux nationalistes algériens. Cela n’est pas surprenant, la guerre d’Algérie éclate alors que ces terres sont elles aussi secouées par de graves conflits causés par les inégalités hérités de l’esclavagisme et du colonialisme(depuis 1946, ces colonies sont devenues départements français mais dans les années 1960, la situation a peu changé pour leur population. Misère, inégalités, économie aux mains d’un petit groupe sont régulièrement dénoncés à l’Assemblée nationale). Les paysans, intellectuels et ouvriers qui se mobilisent inscrivent leurs luttes dans le grand mouvement de décolonisation qui secoue le monde. L’Algérie occupe inévitablement une place centrale après les évènements à Madagascar (1947), la guerre d’Indochine et toutes les autres guerres larvées ou directes contre les aspirations des peuples colonisés à leur liberté Les années 1960 sont aussi celles d’un éveil à l’importance d’affirmer la singularité de cultures, de langues et de croyances contre le rouleau compresseur de la politique assimilatrice française.

 

L’engagement des personnes des DOM contre la guerre d’Algérie prit plusieurs aspects : publication d’articles dénonçant les tortures et exactions et soutenant les Algériens, refus de servir, protection des nationalistes algériens, défense de leurs droits en tant qu’avocats, signature de pétitions, déclarations à la tribune de l’Assemblée nationale, adoption de la nationalité algérienne…, et elle eut un impact sur les luttes locales en radicalisant certains mouvements. La guerre que mène l’État français contre des aspirations qui apparaissent légitimes renforce chez des individus des DOM une conviction : la France poursuivra sa politique de mise en dépendance. Aujourd’hui, il reste peu de traces de cet engagement dans les DOM, seuls s’en souviennent ceux qui y furent associés. Car là, comme pour d’autres luttes, la transmission est en grande partie entravée. L’horizon est devenu celui de l’assimilation par la consommation. En France, les DOM sont à peine présents et il leur est surtout demandé de « bien se tenir ». La confusion entre « alliance et subordination » que dénonçait Aimé Césaire en 1956 reste malheureusement effective.

La guerre d’Algérie et les DOM

La guerre est d’abord présente pour les jeunes soldats appelés de ces terres. Ceux qui refusent l’appel sont peu nombreux. Citons parmi les réfractaires, les Guadeloupéens, Sonny Rupaire (1940-1991), Roland Thésauros, et Oruno D. Lara, les Martiniquais Guy Cabort-Masson(1937-2002) et Daniel Boukman. Aucun Réunionnais ne refusera publiquement l’appel, mais il faut signaler le cas de jeunes hommes qui pour y échapper décideront d’aller faire leurs études à l’Université Lumumba à Moscou. Tous paieront le prix de leur refus. À ce jour cependant, aucune étude globale a été faite sur la manière dont les appelés des outre-mers vécurent cette guerre.

 

Elle est aussi présente dans les médias. Le pouvoir d’État est particulièrement attentif à ce qui est publié dans ces territoires sur la torture et les exactions en Algérie. Il craint la contagion. Les partis communistes des DOM sont alors puissants et résolument anti-colonialistes. Du côté français, un homme politique se dégage, Michel Debré, ferme opposant à l’indépendance algérienne et qui va faire de La Réunion dont il devient le député en 1963 un laboratoire de sa politique d’assimilation. Il est connu aussi pour l’Ordonnance qu’il prend le 15 octobre 1960 et qui pose que « les fonctionnaires de l'État et des établissements publics de l'État en service dans les DOM dont le comportement est de nature à troubler l'ordre public peuvent être, sur la proposition du préfet et sans autre formalité, rappelé d'office en Métropole par le ministre dont ils dépendent pour recevoir une nouvelle affectation ». Elle vise les fonctionnaires exerçant en Algérie, mais elle sera appliquée pour punir des fonctionnaires militants autonomistes et syndicalistes des DOM. Connue depuis sous le nom de « l’Ordonnance Debré », elle reste le symbole de ces circulations de politique d’État face aux populations des « outre-mers ». Abrogée seulement le 10 octobre 1972 par le Conseil d’État (dix ans après la fin de la guerre en Algérie !), elle aura condamné à l’exil un Guyanais, trois Martiniquais, onze Réunionnais et deux « métropolitains ». Pour Aimé Césaire, « La vérité, c'est qu'on a profité de la guerre d'Algérie pour introduire une législation d'exception. »

 

La guerre d’Algérie justifie ces politiques d’exception. Des intellectuels et des militants ne renoncent pas et s’engagent publiquement. À La Réunion, Paul Vergès, directeur du journal du parti communiste réunionnais, Témoignages, est condamné à trois mois de prison ferme pour avoir reproduit des articles sur les meurtres des Algériens le 17 octobre 1961. Les poursuites sont basées sur une quarantaine d'articles de presse s'échelonnant sur plus de quatre ans, de mai 1959 à juillet 1963. La censure frappe tous les journaux d’opposition dans les outre-mers.

 

Dans les DOM, les partis communistes et les forces anti-colonialistes sont confrontés aux politiques de la Gauche française face au nationalisme algérien. Leur passé de colonies esclavagistes et sous-statut colonial, leur analyse de la situation économique, culturelle et sociale les rapprochent des constats des Algériens : qu’est ce que la colonisation française a apporté de bon aux populations ? La guerre y tend, comme ailleurs, à radicaliser les posedouard_glissant.jpgitions. En 1956, la rupture d’Aimé Césaire avec le PCF ne lui n’est pas dictée exclusivement pour protester contre la répression soviétique à Budapest comme on le présente souvent, mais aussi contre le vote « du Parti Communiste Français sur l’Algérie, vote par lequel le parti accordait au gouvernement Guy Mollet Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique en Afrique du Nord – éventualité dont nous n’avons aucune garantie qu’elle ne puisse se renouveler » (Lettre à Maurice Thorez).

 

 

En 1960, Édouard Glissant signe aux côtés de nombreux intellectuels et artistes français, le Manifeste des 121 revendiquant « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Dans sa préface pour Le Cadavre encerclé du grand écrivain algérien Kateb Yacine, rédigée l’année même des grandes émeutes de 1959 à Fort-de-France qui font plusieurs morts parmi les manifestants, Glissant signale des résonances politiques très profondes entre la situation des Antillais et celle des Algériens.

 

Parmi les avocats qui défendent les Algériens, il faut citer Marcel Manville (1922-1998), ami de Frantz Fanon et infatigable défenseur des causes des opprimés. Deux figures se dégagent de cette histoire car leur engagement les y a à jamais associés : Jacques Vergès et Frantz Fanon


Jacques Vergès s’illustre pour sa part dans la défense des nationalistes algériens. Membre d’un collectif d’avocats constitué verges.jpegexclusivement pour cet objectif, Vergès théorisera la « stratégie de rupture » dans ces procès. En matière de défense politique, argumente Vergès, il y a deux possibilités : le procès de connivence, où l'accusé et son défenseur acceptent le cadre de la loi qui l'accuse et le procès de rupture, où l'accusé et son défenseur disqualifient la légitimité de la loi et la justice au nom d’une autre légitimité. Pour lui, tout procès recèle un affrontement politique et la justice est toujours armée pour défendre l'ordre établi. Dans le cas des nationalistes algériens, comment accepter un cadre juridique qui faisaient de femmes et d’hommes se battant pour leur liberté, des « terroristes » ? En s’attaquant systématiquement à toutes les inconsistances et contradictions d’un tribunal qui dit faire la justice dans une situation éminemment injuste (le statut colonial), Vergès transforma les procès des nationalistes algériens en procès du colonialisme français. Faisant un lien entre ce qu’il avait connu enfant à La Réunion, alors colonie française, et l’Algérie, Jacques Vergès signalait combien le colonialisme était indéfendable.


Frantz Fanon découvre pour la première fois la situation des Algériens lors de son passage comme soldat en Afrique du nord où il estFanon1-copie-1.jpg frappé par le racisme et la pauvreté. Plus tard, interne en médecine à Lyon, il constate combien le racisme des médecins les empêche de comprendre les symptômes des travailleurs immigrés, toujours mis sur le compte de leur « paresse ». Finalement, c’est à l’hôpital psychiatrique de Blida, Algérie, où il est nommé médecin-chef en 1953, que Fanon s’engage pleinement pour les Algériens. Démissionnaire en 1956, il rejoint publiquement le FLN. À partir de 1959, il est nommé ambassadeur itinérant du Gouvernement provisoire de la République algérienne, et multiplie les voyages et les conférences. Pour Fanon, l’Algérie montre la voie d’une réelle décolonisation. Célébrant le peuple algérien, son héroïsme et son courage, Fanon n’est pas moins conscient de l’existence d’une classe prédatrice nationale prête à prendre la place des colonisateurs. Ses voyages dans les pays africains nouvellement indépendants renforcent sa conviction que le continent africain porte en lui la possibilité d’une émancipation doit être « d’emblée totale et absolue. » Fanon meurt avant la déclaration de l’indépendance algérienne.

Ces quelques exemples, rapidement tracés, rappellent combien la solidarité entre les peuples est source de progrès, de capacité à se projeter au-delà d’intérêts égoïstes pour considérer ceux du plus grand nombre.

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