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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Dossier Algérie : Le 13 février 1960, la France faisait exploser sa première bombe atomique, Gerboise bleue, à Reggane (Chems Eddine Chitour)

23 Mars 2012 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Colonisation, #Algérie (1830-1962)

Dossier « Cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie »

Document



Le 13 février 1960, la France faisait exploser sa première bombe atomique, Gerboise bleue, à Reggane

Par le Professeur Chems Eddine Chitour (Ecole nationale polytechnique d’Alger)


Il y a cinquante deux ans, au plus fort de la lutte de Libération en 1960, la France procédait à des essais nucléaires en Algérie. Il y a seulement quelques mois, fidèle à sa tradition qui consiste à persister dans ce qu’elle croit être le droit et l’honneur, la France tourne le dos à son passé, qui ne fut pas sans ombre aussi bien vis-à-vis de ses militaires qui furent, comme ils le disent, des cobayes sacrifiés sur l’autel du prestige de la France comme puissance nucléaire mais aussi et dans le même temps, la destruction de la vie sur un territoire de manœuvre et cela sans aucun remord ni regret et encore moins de repentir avec des partenaires qui persistent quant aux bienfaits de la colonisation. Parmi ces «bienfaits» qui nous ont été légués, nous allons, cette fois, lever le voile sur un épisode tragique: les essais nucléaires par des scientifiques qui étaient loin de mesurer les conséquences de leurs expériences, jouant de ce fait aux apprentis sorciers avec la vie des autres.

«C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, écrit Rabah Beldjenna, que la France a lancé son programme nucléaire avec le fervent désir de concevoir sa propre arme à destruction massive, et de là, obtenir le statut de puissance mondiale aux côtés des USA, de l’Angleterre et de l’ex-URSS. Alors, un Commissariat à l’énergie atomique a été créé par le général de Gaulle, le 8 mai 1945, qui avait pour mission la conception de la bombe atomique. Les essais nucléaires aériens ou souterrains effectués au Sahara ont produit beaucoup de déchets, enfouis seulement à quelques centimètres de profondeur et fait beaucoup de victimes.»(1)


Le premier site d’essais français au Sahara se trouvait à côté de Reggane, dans le Tanezrouf. La base avancée pour le tir était à Hamoudia. Le secteur comportant une population sédentaire notable se trouvait au nord de Reggane et dans la vallée du Touat. C’est là qu’ont eu lieu les quatre premiers tirs atmosphériques (voir annexe A ) du 13 février 1960 au 25 avril 1961. Outre dans tout le Sahara algérien, les retombées radioactives ont été enregistrées jusqu’à plus de 3000 km du site (Ouagadougou, Bamako, Abidjan, Dakar, Khartoum, etc.).


Les six premiers tests -- dont quatre dans l’atmosphère -- ont eu lieu à l’époque de l’Algérie française. Mais, lors des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie, le 18 mars 1962, le FLN a accepté, dans le cadre d’«annexes secrètes», que la France puisse utiliser des sites sahariens pour des essais nucléaires, chimiques et balistiques pendant cinq années supplémentaires. Onze essais se sont ainsi déroulés après l’Indépendance du 5 Juillet 1962 et ce, jusqu’en février 1966. En 1967, «les sites ont été rendus aux autorités algériennes après démontage des installations techniques, nettoyage et obturation des galeries», assure le ministère de la Défense.(…) Alors qu’en France les vétérans des essais commencent à faire valoir leurs droits devant les tribunaux, Bruno Barrillot souhaite la mise en place d’un suivi sanitaire des populations locales, comme en Polynésie(2)


essai-rate-01-05-62.jpgLe 7 novembre 1961, la France réalise son premier essai nucléaire souterrain. Mais le 1er mai 1962, lors du deuxième essai souterrain, un nuage radioactif s’est échappé de la galerie de tir à In Eker, au Sahara. Le tir fut effectué dans une galerie creusée dans une montagne, en forme de spirale, bouchée par du béton armé. Lors de l’explosion, le système d’obturation céda sous la pression. C’est l’accident de Béryl (annexe B) (du nom de code de l’essai). Il y eut rejet de matériaux radioactifs, gaz et des poussières radioactives, à l’extérieur. Les deux ministres présents furent irradiés: Pierre Messmer, ministre des Armées, et Gaston Palewski, ministre de la Recherche, qui mourut d’une leucémie. L’accident de Beryl ne fut pas le seul. D’autres accidents eurent lieu: l’accident Améthyste (30 mars 1963) Lors de cette expérience, il y a eu sortie d’une faible quantité de scories de roches fondues. Un panache contenant des aérosols et des produits gazeux s’est dirigé vers l’Est Sud-Est, et a touché l’oasis d’Idelès, située à 100km, où vivaient 280 habitants. Les accidents Rubis et Jade, lors de l’expérience Rubis, le 20 octobre 1963, une sortie de gaz rares radioactifs et d’iodes s’est produite dans l’heure suivant la réalisation de l’essai, avec formation d’un panache. La contamination a été détectée jusqu’à Tamanrasset. Dans le cas de l’expérimentation Jade, le 30 mai 1965, il est observé une sortie de gaz rares et d’iodes par la galerie.(3)


Le rapport annuel du CEA de 1960 montre l’existence d’une zone contaminée de 150 km de long environ. A la suite immédiate du putsch des Généraux (23 avril 1961) (ou putsch d’Alger), le gouvernement français a ordonné la détonation du 25 avril 1961 (Gerboise Verte) afin que l’engin nucléaire ne puisse tomber dans les mains des généraux putchistes. La France doit abandonner les essais aériens à la faveur d’essais souterrains, moins polluants. Le site choisi In Eker (Sahara) (annexe C) se trouve au sud de Reggane et à environ 150 km au nord de Tamanrasset. Les tirs sont réalisés en galerie, celles-ci étant creusées horizontalement dans un massif granitique du Hoggar, le Tan Afella. Les plus terribles méfaits, qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets et leurs conséquences, concernent les essais nucléaires dans le Sahara algérien et en Polynésie. Sous la pression d’ONG et d’élus, le Sénat français a finalisé le 6 février 2002 un rapport sur «Les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués par la France entre 1960 et 1996». Ce rapport a, sans aucune ambiguïté, mis en avant le «choix colonial» français et anglais des sites d’essais par rapport aux autres puissances nucléaires. Il est utile de rappeler que le total des essais nucléaires déclarés dans le monde a totalisé, entre 1945 et 1998, 2055 explosions, dont 520 aériennes. Les expérimentations françaises et anglaises ont été réalisées à des milliers de kilomètres des métropoles. C’est donc volontairement que des populations de pays colonisés ont été exposées à des radiations et d’immenses territoires sont désormais contaminés durablement.(4)


A ce jour, aucune liste n’est établie. L’absence de dépistage et d’archives sanitaires occulte les innombrables maladies comme le cancer et les décès entraînés par les radiations. Les victimes ne sont pas seulement les habitants des zones où les expériences ont eu lieu, mais même ceux se trouvant loin de cette zone. Dans le même ordre, la situation est encore plus tragique pour ceux restés à demeure. Pour le chercheur Abdelkhadim Al-Aboudi, docteur en physique nucléaire, il y a un lien entre les fausses couches, malformations, cancers et autres maladies rares observées dans la région et les essais nucléaires effectués par l’armée française entre 1960 et 1966. «On a enregistré 87 fausses couches en une année dans une petite commune de cette région», a-t-il relevé. La France a conservé toutes les archives relatives aux mesures de radioactivité recueillies à l’époque sur les différents sites, ainsi que les noms des personnels. Comme elle a refusé de lever le secret-défense sur ces essais nucléaires afin de permettre à la justice d’ouvrir des enquêtes.(5)


«L’opération de démantèlement de ces sites n’a pas été correctement effectuée, ce qui constitue des risques permanents liés à toute vie dans ces zones.» Aucun travail détaillé et scientifique n’a été fait sur le nettoyage de ces zones considérées comme dangereuses (le volume des essais atomiques français a dépassé les 500 kilotonnes). Mohammed Abdelhak Bendjebbar, président de l’Association des victimes des essais nucléaires, avait estimé, dans une de ses sorties médiatiques, le nombre des victimes algériennes de ces essais nucléaires à 30.000.


Sous le nom de code militaire évoqué par le titre du film « Gerboise bleue » ( synopsis du film), se cache le premier essai nucléaire français mené dans le Sahara algérien. Il a lieu le 13 février 1960, à Reggane. Le tir est aérien, sa puissance est quatre fois supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima. Trois autres tirs -- intitulés «Gerboise Blanche», «Rouge» et «Verte» -- suivront rapidement. Les faits -- ils ont donné lieu à des enquêtes restées méconnues -, le réalisateur Djamel Ouahab nous les remet en mémoire moins pour sonder un épisode du colonialisme dont ils témoignent que pour évoquer un scandale qui se perpétue. Ce scandale est de deux ordres. Le premier est que cette zone d’essais, pas aussi inhabitée qu’on voudrait le croire, ne fut pas décontaminée par l’armée française lors de son départ et que le gouvernement algérien n’a visiblement pas pris non plus cette tâche à coeur. Le second est qu’il existe aujourd’hui, selon toute apparence, des victimes de cette exposition aux radiations, qui se trouvent tant dans la population touarègue que chez les appelés du contingent français qui stationnèrent sans aucune protection sur ces sites. Ce film s’appuie essentiellement sur le témoignage de deux anciens soldats, Lucien Parfait et Gaston Morizot. Le premier, présent lors du tir «Beryl», est aujourd’hui énucléé et à moitié défiguré, et continue de subir des opérations chirurgicales.(6)


Les victimes des essais nucléaires français effectués au Sahara et en Polynésie entre 1960 et 1996, ont enfin un espoir d’indemnisation à travers un projet de loi qui sera présenté à l’Assemblée début 2009. 100.000 militaires et civils ont participé aux 210 essais nucléaires qui ont débuté en 1960 et se sont achevés en 1996, au Sahara et en Polynésie. 300 personnes affirment avoir contracté des pathologies radio-induites, c’est-à-dire des maladies provoquées par l’exposition aux radiations telles que des cancers et leucémies. Dans une interview au journal Le Parisien, le 26 novembre 2008, le ministre français de la Défense, Hervé Morin, a déclaré sans détour que «nous devons reconnaître les victimes des essais nucléaires». De son côté Eric Chevalier, porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, estime que «l’Algérie ne peut pas être exclue».(7)


J’étais appelé du contingent. Profession artisan-maçon. Le 1er mai 1960, jour de mon départ, 1er mai 1962. Jour J pour le tir baptisé Béryl. Nous, les simples soldats, portions une tenue en coton blanc. Un masque à gaz rescapé de la dernière guerre. Il faisait si chaud. Pas de consigne de sécurité particulière. A 11 heures, à 500 mètres du point zéro, Lucien est dehors. Explosion. La montagne tremble. De gros rochers «pareils à des voitures» se décrochent. La montagne s’ouvre, se fissure, laissant échapper un épais nuage. Coups de sirène. Deux. Avant le vent de panique «indescriptible». Chacun cherche à fuir le monstre radioactif. «Nous étions les plus près et les derniers à partir en camion. Tout le monde a été évacué dans les secondes suivant l’accident.» Le vent n’a pas rattrapé le convoi. 23 juin. Lucien est libérable, retour en Ardèche. Les symptômes commencent à apparaître. Premier diagnostic: polyglobulie, leucocytose, lymphocytose. Rapidement, des neavus apparaissent sur le cou, les joues, autour des yeux. Un an plus tard se déclarent cancer de la peau et de la mâchoire. «Ils m’ont enlevé les deux coins des yeux et une partie du nez.» Suivront 30 anesthésies générales et une centaine d’anesthésies locales. Il accepte le combat «pour voir grandir ses deux filles (..)».(8)


Que dire en définitive de ce déni de responsabilité? «Dans les relations algéro-françaises, est-il écrit dans El Watan, et le devoir de mémoire que l’on invoque dans les occasions officielles, lors des visites d’Etat, cette question n’a jamais figuré à l’ordre du jour des discussions. Les faits sont pourtant historiquement avérés et les témoins de ces tragiques événements sont encore en vie pour amener la France à reconnaître sa responsabilité dans ce crime et à en assumer les conséquences. Les «gerboises» multicolores, que la France coloniale a fait exploser sur le sol du Sahara algérien avec toutes les conséquences tragiques que l’on sait, n’ont fait ni la grandeur ni la puissance technologique de la France, pas plus qu’elles n’ont servi les idéaux de fraternité et de liberté dont elle se réclame. La France de Sarkozy qui refuse de se regarder dans le miroir de l’histoire pour reconnaître ses crimes et franchir le pas du repentir, aura bien du mal à classer ce dossier dans le registre des bienfaits de la colonisation, de la révolution scientifique et technologique française en Algérie. S’il n’y a rien à attendre de ce côté-là, il est du devoir de l’Etat algérien de rappeler, en toutes circonstances à la communauté internationale et à l’opinion française, ce qui s’est réellement passé dans cette partie de l’Algérie pour que le martyre de Reggane soit reconnu comme crime contre l’humanité, à l’instar du génocide de Hiroshima et de Nagasaki.(9)


Outre l’aide technique qu’elle est en devoir de fournir en matière de décontamination, elle doit ouvrir ses archives, mettre des noms sur tous les lieux secrets où les bombes avaient explosé. Il reste que si la France a attendu 45 ans après pour révéler l’implantation des mines antipersonnel posées le long de nos frontières, aucune cartographie des sites des dépôts des déchets radioactifs n’a été fournie à l’Algérie à ce jour. Il serait moral que la France, qui a semé la mort et qui n’avait aucune certitude quant à la fiabilité de ses expériences -- n’avait-elle pas en effet préparé 6000 cercueils à toutes fins utiles? -- reconnaisse enfin, que la colonisation ce n’était pas «positif» pour les milliers de personnes irradiées et pour les autres milliers potentiellement malades à venir, car faut-il le rappeler, la demi-période de l’uranium 235 est de 24.000 ans. C’est-à-dire que dans 24.000 ans il restera la moitié de la concentration initiale en uranium. D’ailleurs, sur le terrain, la radiation est toujours aussi forte, plusieurs dizaines de fois plus forte que la radioactivité naturelle La France devrait, de ce fait, indemniser et ce n’est pas une aumône, les vies brisées pour ceux qui mènent une vie de souffrance, et -- après voir donné la mort -- redonner la vie en décontaminant le site pour diminuer les risques de contaminations mais aussi reverdir la région en construisant un village avec toutes ses commodités. (Paru dans l’Expression)..


 

1 Rabah Beldjenna. La France n’exclut pas l’indemnisation des victimes El Watan, 25.12.2007

2 Jean D.Merchet, Les essais atomiques français dans le Sahara ressortent. Libération, 5.12.2007

3 Essais nucléaires français Encyclopédie libre Wikipédia, et LDH Toulon

4 Saâd Lounès. Les méfaits nucléaires de la France coloniale Le Quotidien d’Oran, 14.02.2006

5 M.Aït Ouarabi. Cinquante ans après, les essais nucléaires français. El Watan 12.02.2009

6 .«Gerboise Bleue»: un document à charge sur les essais nucléaires français en Algérie, avant et après l’indépendance du pays. Le Monde 10.02.09

7 Tahar Fattani. Un autre dossier «explosif» entre Alger et Paris. L’Expression 12 février 2009

8 Lucien Parfait Ecker, appelé en 1962- «Nous avons été des cobayes». Le Figaro nov. 2007

9 Essais nucléaires en Algérie. Les «bienfaits» de la colonisation El Watan.12.02.2008


Photo : essai raté du 1er mai 1962

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