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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Du racisme aujourd'hui (Chronique de Clémentine Autain sur France-Culture)

6 Février 2012 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Racisme

Publié sur son blog

http://clementineautain.fr/2012/02/06/du-racisme-aujourd%E2%80%99hui-chronique-france-culture/

et reproduit avec son aimable autorisation


 

clementine-autain.jpgDe nos jours, le racisme est assumé ou involontaire, brutal ou insidieux, mais il est toujours là. Notre société est sous tension : d’un côté, le rejet de l’autre est décomplexé à l’heure où le Front National marque le terrain politique et, de l’autre, la tolérance sociale à l’égard de toutes les formes de racisme fond comme neige au soleil, la mobilisation sociale et intellectuelle ne lâche rien sur ce terrain.

Pas plus tard qu’hier, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant prononçait cette phrase édifiante : « contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ». Ca fleure bon le parfum de cette théorie dangereuse, qui a mal si mal vieilli, du choc des civilisations… En face, les voix humanistes n’ont pas manqué pour le renvoyer dans ses cordes. Voici donc pour l’offensive décomplexée. Mais il y a plus subtil en apparence mais tout aussi contestable sur le fond. Car le regard et les pratiques qui stigmatisent et hiérarchisent en fonction de l’origine, de la couleur de peau, prennent en ce début de XXIe siècle des formes souvent moins directes et abruptes qu’hier mais restant marqués par ce paternalisme condescendant qui dénigre et humilie. Depuis une quinzaine de jours, le magazine Elle suscite une vive polémique pour avoir publié un papier intitulé « Black Fashion Power ». La journaliste Nathalie Dolivo entendait y décrypter le look des « nouvelles égéries noires » qui – je la cite - « fascinent les créateurs, emballent les rédactrices de mode et inspirent la rue ». Ainsi, pouvait-on lire dans Elle, la « black-geoisie a intégré tous les codes blancs » et le « chic est devenu une option plausible pour une communauté jusque-là arrimée à ses codes streetwear ». Voilà donc l’info : les Noirs ont quitté leurs boubous et leurs vulgaires jogging à capuches, sauvés de cet état primitif par les Blancs qui leur ont appris ce qu’est le chic… Les icônes noires ont enfin de la gueule mais attention, elles n’ont pas intégré ce modèle blanc de « manière littérale », nous explique sans rire le magazine féminin dans lequel est écrit : « C’est toujours classique avec un twist, bourgeois avec une référence ethnique qui rappelle les racines ».

L’article a provoqué un tollé, jusqu’en Angleterre et aux Etats-Unis. C’est d’abord la toile qui s’est violemment indignée : plus d’un millier d’internautes ont demandé des explications au magazine. Pendant plusieurs jours, ce fut silence radio. Puis la directrice de Elle, Valérie Toranian, a présenté ses excuses tout en affirmant que le traitement se voulait bienveillant. Une tribune parue dans Le Monde signée entre autre par Rokhaya Diallo, Audrey Pulvar, Pap Ndyae, Harry Roselmack ou encore Dominique Sopo, tribune que j’ai également signé, posait en titre cette question : « A quand une femme noire en couverture de Elle ? ». Car, au fond, « cette affaire est un révélateur : l’article est le symptôme médiatique d’une exclusion à la fois culturelle et sociale ». Les signataires pointent par exemple l’absence de femmes noires dans les rédactions et à la Une des magazines. La colère qui s’est exprimée autour de cet article dit combien, individuellement et collectivement, l’antiracisme s’affirme. Sans doute faut-il aller plus avant. Car l’antiracisme semble aujourd’hui buter sur une difficulté ou plutôt un défi. Comment, pour les Noirs comme pour d’autres minorités, être à la fois visibles et invisibles ? Comment maîtriser son identité ? Comment avoir une place à égalité avec tous les autres dans la société et, dans le même temps, affirmer cette différence produite de fait par l’historicité ? Comment être égaux sans être semblables ? C’est sans doute en renouvelant la réponse à ces questions, réponses aujourd’hui trop enfermées dans une binarité qui frise l’aporie en opposant un universalisme abstrait au communautarisme, que la lutte contre toutes les formes de racisme et de discriminations pourra retrouver de son tranchant et de sa fécondité.

Comme le retour sur l’histoire est essentiel dans ce domaine, je signale le beau livre La France noire qui vient de paraître aux éditions La Découverte et la série documentaire sur France 5, en trois volets (le 1er était hier), intitulé Noirs de France.

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