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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

L’affaire Taubira ou la rencontre de l’impensé colonial et du néolibéralisme (Christian Salmon)

25 Novembre 2013 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Racisme

Texte complet à cette adresse.

Extraits :

Les attaques contre Christiane Taubira ne constituent pas seulement une faute morale et une transgression de nos soi-disant « valeurs » républicaines qu’il suffirait de sanctionner par un sursaut républicain. Ou par un surcroît de morale, comme si cette république exemplaire ne s’était pas illustrée il y a moins d’un siècle en organisant des zoos humains en plein Paris, exhibant les populations des colonies à des spectateurs qui leur lançaient des victuailles. Cette violence symbolique, qui n’a d’égale que la violence réelle de la conquête coloniale, n’était pas gratuite que l’on sache. Si elle se plaisait à animaliser les populations des colonies, c’était pour légitimer l’entreprise civilisatrice de la colonisation.

Plutôt que de pousser des cris d’orfraie devant la résurgence du racisme, nos républicains vertueux feraient mieux de s’interroger sur cet impensé colonial qui, faute d’être analysé, hante la société française et s’exprime à nouveau depuis dix ans à visage découvert. Ce fut la loi de février 2005 évoquant, dans sa première mouture, les « aspects positifs » de la colonisation ; le discours présidentiel de Dakar sur l’homme africain « qui n’est pas entré dans l’Histoire » ; la création du ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale ; le débat sur l’identité nationale, dont L’Identité malheureuse, le dernier livre d’Alain Finkielkraut plébiscité par les médias, est à la fois le navrant symptôme et une piqûre de rappel.

(..)

Il ne faut pas chercher ailleurs l’inspiration de tous les discours de Grenoble, de Dakar et d’ailleurs, et leurs effets de légitimation du racisme et de la xénophobie ; il ne s’agit pas d’une dérive populiste mais d’une idéologie, que cette xénophobie néolibérale, un prisme déformant permettant de reconfigurer la société, en traçant une « frontière » entre les honnêtes contributeurs et les profiteurs du modèle social français, entre les insiders voués à s’intégrer et les outsiders qui n’ont vocation qu’à s’en aller. Cette construction fictive d’un ennemi (intérieur ou axe du mal) est la “masse de manœuvre” que l’État insouverain se donne pour manifester son pouvoir de police, dernier refuge régalien, dernier reflet de sa souveraineté perdue. C’est l’intrigue néolibérale qui nous maintient en haleine depuis trente ans.

Il y a donc une spirale périlleuse de l’insouveraineté où s’entraînent et s’enchaînent le refoulé raciste de l’histoire coloniale, la xénophobie néolibérale et l’impuissance politique à proposer des récits alternatifs. C’est là que ce qu’il faut bien appeler « l’affaire » Taubira prend tout son sens : pour paraphraser Lautréamont, elle réalise la rencontre fortuite de l’impensé colonial et du néolibéralisme sur la table de dissection de l’État impuissant.

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