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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

« Pakistan : conflit sunnites-chiites et changement social » (Mariam Abou Zahab)

11 Décembre 2014 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Asie et Océanie, #Pakistan

Colloque « Pour une lecture profane des conflits et des guerres - En finir avec les interprétations ethnico-religieuses »

Samedi 25 octobre 2014

 « Pakistan : conflit sunnites-chiites et changement social »

Intervention de Mariam Abou Zahab

Chercheure en sociologie politique, spécialiste du Pakistan et de l’Est de l’Afghanistan, elle enseigne la civilisation du Pakistan à l’INALCO,

Auteure avec Olivier Roy de Réseaux islamiques : La connexion afghano-pakistanaise (Autrement, 2004)


 

pakistanLe Pakistan, j’en ai souvent fait l’expérience, n’est pas un sujet d’intérêt majeur en Occident. L’éloignement de ce pays explique sans doute l’indifférence dont il est victime. Les événements dont il est le cadre ne passionnent que peu le public d’autant que la complexité de la situation n’invite pas à s’y intéresser. Mes travaux sur ce pays –mon histoire avec le Pakistan est vieille de plus de quarante ans- ne peuvent que confirmer ce jugement. Le Pakistan est un pays difficile à appréhender et qui réserve toujours des surprises.

Chercheure en sociologie politique, enseignant la civilisation, mon approche du Pakistan n’est pas géopolitique et je vais principalement m’attacher à analyser ce qui est présenté comme un conflit sunnites/chiites au Pakistan, en m’efforçant de ne pas rendre plus compliquée une situation qui l’est déjà suffisamment.

De regrettables confusions

Mon premier souci sera de mettre en garde contre la confusion trop souvent opérée entre les situations en Afghanistan et au Pakistan. De façon générale,  dans les médias il n’est guère fait de différences entre talibans afghans et talibans pakistanais, et les mises au point que nous, chercheurs, faisons parvenir aux rédactions, n’ont que peu d’effet.

Ainsi, au mépris de la réalité, on continue à beaucoup prêter aux talibans afghans. Avant d’aller plus avant, il faut le répéter : les talibans afghans sont des islamo-nationalistes qui n’ont jamais eu pour projet de porter le djihad en dehors de leurs frontières. Ils se battent à l’intérieur de l’Afghanistan pour des raisons qui sont purement afghanes et qui, dans bien des cas, ne sont pas étrangères à la question sociale … Une analyse qui ne va pas dans le sens des choix opérés par la France et qui m’a conduite, en son temps, à critiquer la politique menée par le président Sarkozy … critiques qui se paient cher encore aujourd’hui.

Construction d’une identité nationale

Ce matin, l’intervention de Michèle Sibony sur le thème Israël/Palestine a résonné en moi de façon singulière parce que le Pakistan, comme Israël, sont deux pays qui ont été créés sur des fondements religieux. Les Pakistanais le disent souvent : il n’y a qu’Israël et nous à avoir été créés pour la religion. En Israël comme au Pakistan les mêmes préoccupations se font écho : la question qui s’est posée en Israël de savoir si l’Etat devait être un Etat juif  ou un Etat  pour les Juifs continue à se poser dans des termes semblables au Pakistan et aucun consensus n’a jusqu’à aujourd’hui mis un terme à cette question.

La population se partage par moitié entre ceux qui pensent que les fondateurs du  Pakistan en 1947 voulaient en faire un Etat théocratique et par là même un Etat musulman, et ceux qui considèrent que le Pakistan doit être un Etat des musulmans dans le cadre duquel ces derniers pourraient vivre selon leurs croyances, leurs pratiques sans être opprimés par une majorité hindoue, comme certains le craignaient après la partition d’avec l’Inde (les musulmans ne représentaient qu’environ 25 % de la population de l’Inde britannique).

Cette absence de consensus sur la place de l’Islam met l’Etat dans une position d’insécurité permanente qui conduit le Pakistan -au sens littéral « l’Etat des Purs »- à vouloir sans cesse s’auto-purifier. Aujourd’hui, au Pakistan, on a atteint un point tel qu’il ne suffit plus d’être musulman, encore faut-il être un « bon musulman », sans que l’on sache très bien ce qu’on entend par être un bon musulman.

ZULFIQAR ALI BHUTTOMais dans un pays qui compte des minorités – un mot piégé au Pakistan parce qu’il renvoie aux non-musulmans (essentiellement chrétiens et hindous) mais est utilisé de plus en plus s’agissant des chiites - la question d’être un bon musulman a quelque chose de paradoxal et d’inquiétant quand, dans le même temps, on élimine de plus en plus tous ceux qui n’appartiennent pas à une certaine branche du sunnisme. C’est le résultat d’un jeu dangereux avec l’Islam inauguré dans les années 70 à l’époque de Zulfikar Ali Bhutto, présenté en Occident comme un grand démocrate, qui a été le premier à instrumentaliser la religion à des fins politiques.

Véritable machine de destruction des institutions, cette politique  allait être amplifiée dans les années 80 par le général Zia son successeur qui, pour donner une identité à un pays qui n’en avait pas et légitimer sa prise de pouvoir par un coup d’État, allait avoir recours à l’Islam. Aujourd’hui, ce processus, commencé il y a plus de quarante ans, a pour résultat qu’au Pakistan l’identité nationale se construit  autour du sunnisme majoritaire dans le pays. Et c’est là une donne essentielle.

En toile de fond …

Puissance nucléaire, avec toutes les craintes que cela peut susciter, le Pakistan entretient avec l’Inde son voisin, également puissance nucléaire, des rapports pour le moins tendus au sujet de la question du Cachemire. Ces derniers temps, les hostilités avaient repris entre ces deux pays, au moment même où, ironie de la chose, le prix Nobel de la Paix était décerné conjointement et de façon fort politiquement correcte à une Pakistanaise et un Indien ! Mais de paix, il n’en est toujours pas question,  et cela n’est pas sans incidence.

Puissance démographique également, le Pakistan compte au moins 180 millions d’habitants, c’est un ordre de grandeur, le chiffre exact est sujet à caution, faute d’un recensement récent de la population. De toute façon, les tensions ethniques font que les chiffres auraient été l’objet de manipulations. Alors on se base sur des estimations, en augmentant chaque année un peu les chiffres qui, à force de répétition dans les médias, acquièrent une certaine légitimité et deviennent vrais et même officiels.

La même difficulté concerne le poids de chacune des communautés –c’est même un véritable tabou. Néanmoins, la proportion de chiites est estimée entre 15 et 20% de la population pakistanaise ce qui, quel que soit le pourcentage retenu, par rapport aux 180 millions d’habitants, constitue, pour donner un ordre de grandeur, une population supérieure à la totalité de la population de l’Irak   et qui fait de la communauté chiite du Pakistan, la deuxième au monde après celle de l’Iran…Une réalité sur laquelle les Iraniens n’ont pas manqué de jouer à partir des années 70.

La religion, un facteur instrumentalisé

Commencées depuis le milieu des années 80, les violences des sunnites à l’encontre des chiites se sont considérablement aggravées et ont pris une ampleur inégalée : on assiste aujourd’hui, au Pakistan,  à des massacres de masse.

Le débat aujourd’hui porte, dans la province du Balouchistan, sur l’essence même des violences, à savoir si les chiites se font tuer parce qu’ils sont chiites ou bien si ces violences ont un caractère ethnique ou encore s’il s’agit d’une combinaison des deux. Un débat qui n’est pas propre au Pakistan puisqu’il se pose dans des termes assez semblables en Irak, ce qui n’est pas étonnant dans un pays où les chiites, pourtant majoritaires, sont l’objet des mêmes attaques.

Comment en est-on arrivés là, par quel cheminement ? Mettre en évidence les raisons de ces violences, est un préalable pour comprendre ce phénomène.

Il n’est pas inutile de rappeler – ce qui en soi n’a rien d’original - que les conflits ne sont jamais religieux lorsqu’ils démarrent mais qu’ils le deviennent par la suite. J’ai souvent pu vérifier ce constat lors de mes travaux de recherche.

J’ai ainsi travaillé sur une région, au centre du Pakistan, dans laquelle les chiites, propriétaires terriens, souvent descendants de saints, gardiens de tombes de saints, outre leur pouvoir spirituel monopolisaient le pouvoir politique et économique. Ces notables chiites siégeaient au Parlement, voire étaient ministres, les sunnites, quant à eux, n’ayant de représentants qu’au niveau du district ou de la municipalité. Outre le sentiment d’être défavorisée, opprimée localement, la communauté sunnite était traversée par de nombreux clivages et conflits entre ceux qui étaient arrivés d’Inde en 1947 et ceux qui étaient « locaux ».

Dans ce contexte, il s’est trouvé au milieu des années 1980 des sunnites appartenant souvent à la classe moyenne inférieure – les dimensions de classe sont toujours présentes au Pakistan dans les mouvements qui se prétendent religieux - pour qui la situation présentait une opportunité politique à saisir. Le moment était propice pour se transformer en entrepreneurs religieux et politiques et, quelques années après la révolution iranienne dans le contexte de la guerre Iran-Irak et du jihad afghan, l’antichiisme pouvait être un facteur éminemment porteur pour accéder au pouvoir comme pour  bénéficier de l’aide de l’Arabie Saoudite en argent et même en armes. C’est exactement ce qui s’est passé et c’est bien à partir de cette même matrice, où le religieux est instrumentalisé à des fins politiques, que bien des mouvements sunnites extrémistes se sont développés.

Bien que prévenu du danger que représentait le développement de ces groupes, le gouvernement a laissé faire. A vrai dire,  cela ne le gênait pas beaucoup, il y trouvait même un intérêt certain dans son objectif de « remettre à sa place » la communauté chiite au demeurant extrêmement hétérogène. Il est vrai que les chiites étaient entrés en politique, pire s’étaient opposés au gouvernement sur la perception de la zakat (aumône légale) par le gouvernement sur les comptes bancaires et avaient même fait le siège de la capitale Islamabad en 1980, et qu’à cette occasion les autorités iraniennes étaient intervenues de manière très visible –un ensemble de situations insupportables pour les militaires pakistanais.

Répercussions de la révolution iranienne

Dès le début, la révolution iranienne en 1979 avait joué un rôle important. Nombre d’événements avaient également marqué  la région  cette année-là : la pendaison en avril du Premier ministre pakistanais Ali Bhutto par son successeur, l’attaque de la Grande Mosquée de La Mecque en octobre, l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en décembre…

KhomeinyC’est l’époque où le général Zia au pouvoir au Pakistan depuis son coup d’Etat de juillet 1977, allait se lancer dans une politique d’islamisation du droit, de la société, avec pour question centrale celle de l’interprétation de l’Islam et pour résultat une islamisation essentiellement sunnite … Et cela à un moment où la révolution iranienne représentait une force attractive indéniable auprès des chiites du Pakistan travaillés depuis les années 70  par l’influence qu’exerçait Qom[1] sur l’ensemble des chiites de la région. Il est incontestable que lorsque la révolution iranienne est arrivée, cela a redonné espoir et assurance à tous les chiites.

Cependant, quel qu’ait été le désir de l’Iran de diffuser sa révolution, il n’a jamais été dans ses intentions de l’exporter comme une révolution chiite mais bien comme une révolution islamique, pour preuve les premiers à s’être rendus à Téhéran, après la révolution ont été les dirigeants de la Jamaat-e Islami qui peut être décrite comme la version pakistanaise des Frères musulmans.

L’Arabie Saoudite, bien que très occupée en Afghanistan, n’allait pas rester indifférente alors même que les Saoudiens depuis les années 70, et plus précisément la Conférence islamique organisée à Lahore par Zulfiqar Ali Bhutto en février 1974, jouent un rôle très important dans la politique intérieure pakistanaise – depuis cette époque dès que le Pakistan connaît une impasse politique, un prince saoudien « débarque » pour essayer de débloquer la situation. Mais surtout, les Saoudiens financent, récemment, ils ont fait un don – non pas un prêt- de 1 milliard 500 millions de dollars assurant les Pakistanais qu’il ne s’agissait que d’un premier versement. Bien entendu, rien n’a été divulgué sur les conditions de ce don.  Ce poids de l’Arabie Saoudite, qui finance bien des groupes et des institutions, est loin d’être sans effets au Pakistan.

Développement de la politique d’islamisation sunnite

Après l’invasion de l’Afghanistan, parallèlement à l’intensification de la politique d’islamisation sunnite, on allait assister au Pakistan à une recrudescence des violences. Tout le monde s’accordait alors pour dire que les Pakistanais étaient les victimes d’un conflit importé de l’extérieur, d’une guerre par procuration entre Iraniens et Saoudiens. De l’avis général, ces violences ne pouvaient être le fait d’un Pakistanais, jamais un musulman ne ferait cela ! … Les idées radicales ne faisant pas partie de leur culture ne pouvaient que leur être apportées de l’extérieur.

Certes, jusqu’à un certain point cela est vrai. Quand j’étais jeune dans les années 70, cela n’avait aucun sens de demander à quelqu’un s’il était sunnite ou chiite, et cette question aurait été considérée comme très impolie tandis que maintenant on n’a plus aucun scrupule, on pose directement la question. Aujourd’hui, on est constamment sous pression et ce facteur confessionnel est devenu omniprésent ce qui explique que la guerre Iran/Irak a pu être analysée à tort au Pakistan comme une guerre entre chiites et sunnites, en tout cas un Iran chiite opposé à un Irak sunnite alors même que l’Irak est lui-même à majorité chiite ! Mais personne, encore moins les médias, n’était prêt prendre en considération ce fait qui contredisait une opinion largement répandue et partagée.

Il est vrai que cette guerre n’a pas été sans répercussions au Pakistan et que l’Iran et l’Irak n’ont rien fait, bien au contraire, pour contredire cette perception. La guerre a été l’occasion pour l’Arabie Saoudite et l’Irak - qui était un pays riche à l’époque - de diffuser une abondante littérature antichiite et de financer des groupes extrémistes sunnites qui s’en sont pris violemment aux chiites pakistanais qui, forts du soutien de l’Iran, commençaient à se manifester.

Jusqu’à aujourd’hui, il faut le savoir, l’Etat pakistanais mène une politique faite toute d’ambiguïtés voire totalement incohérente vis à vis de ces groupes sunnites. Au début, il les a utilisés pour mener sa politique régionale en Afghanistan ou au Cachemire, avec en prime le bénéfice de détourner l’agitation des jeunes contre le gouvernement en dirigeant toute leur énergie en dehors des frontières, vers les pays voisins et vers des non-musulmans, à l’époque principalement en Afghanistan contre les Soviétiques … Une politique sans doute habile sur le moment mais qui à présent montre toute sa nocivité : on assiste à un  retour de bâton très violent, et c’est l’Etat pakistanais lui-même qui est devenu la cible de ces groupes extrémistes sunnites !

Un avant et un après 11-Septembre

RECRUT-JIHADLes violences ont commencé sur une grande échelle au début des années 90. A l’origine, elles étaient extrêmement ciblées, visant particulièrement l’élite chiite. Un militant sunnite m’a dit un jour : on ne tue pas les gens ordinaires, on tue les gens qui polluent leur esprit.  Avocats, médecins, enseignants, riches commerçants, politiques et dignitaires religieux ont été les premières victimes…Mais de plus en plus, on assiste au développement d’attaques de masse, contre une mosquée au moment de la prière, contre des processions, dans un marché à l’heure d’affluence ou dans une rue étroite d’un quartier chiite.

Depuis hier on est rentré dans le mois de deuil chiite de Muharram[2], et bien évidemment des attaques se sont déjà produites.  Lorsque l’on sait que des tireurs d’élite sont postés sur le toit des mosquées, voire à l’intérieur de la salle de prière, le doigt sur la gâchette ou lorsqu’il se trouve des gens prêts à se faire sauter au milieu d’une procession comme cela arrive chaque année, cela ne crée pas un climat des plus avenants et durant ces dix jours tous les chiites vont vivre sous une intense pression.

Depuis 2001 tout en continuant à éliminer des chiites au Pakistan – et de plus en plus souvent depuis une dizaine d’années des membres des minorités non musulmanes -, bon nombre de ces groupes extrémistes sunnites sont devenus après le 11-Septembre des sous-traitants d’Al Qaïda ou d’autres groupes du même genre et ont également pris pour cible les intérêts occidentaux sans que cela n’entraîne de  véritable réaction de l’Etat pakistanais.

L’Etat pakistanais, entre passivité et complicité – 2003, une date charnière

L’invasion de l’Irak en 2003 allait encore changer la donne et mettre à jour de nouvelles dynamiques. 2003, c’est également le moment où l’armée pakistanaise, à la suite de fortes pressions des Etats-Unis, va pénétrer dans les zones tribales pakistanaises, ce qui était loin d’être évident, et commencer à faire la chasse aux « mauvais » talibans car pour l’armée pakistanaise, il y a les « bons » et les « mauvais » talibans.

Les bons talibans sont les talibans afghans ou les talibans pakistanais qui sont actifs en Afghanistan uniquement où ils s’en prennent aux forces de l’OTAN et ces « bons » talibans ne seront pas inquiétés.

AFGHAN-TALIBAN-SUPPORT-PAKISTAN-TALIBANLes « mauvais » talibans sont ceux qui sont entrés en guerre contre l’Etat pakistanais et qui vont mener des actions de représailles contre tout ce qu’il représente. Pour arriver à leurs fins, ils vont de fait avoir une alliance objective avec tous ces groupes extrémistes sunnites présents dans les zones tribales. Ce sont eux, ou plutôt certaines factions tant ces groupes sont fragmentés, qui viennent de faire allégeance au calife auto-proclamé Abou Bakr al Baghdadi[3],  un ralliement qui n’a pas été sans provoquer de dissensions entre eux pour la plus grande satisfaction de l’armée pakistanaise qui n’a pas dû rester étrangère à cette affaire.

Pervez Moucharraf se devant d’agir un tant soit peu pour satisfaire aux exigences américaines, c’est une lutte en trompe l’œil qui a été engagée contre ces groupes. Si certains ont bien été interdits, on n’a cependant pas touché à leurs infrastructures, la détention administrative qui oblige à libérer les personnes après 90 jours a permis aux membres de ces groupes de recouvrer discrètement la liberté et les groupes interdits ont poursuivi leurs activités sous un nouveau nom. A cela il faut ajouter la peur des juges qui ont tout à craindre pour leur vie et qui hésitent à engager des poursuites contre les membres de ces groupes extrémistes sunnites. On ne compte plus les évasions massives, sans effraction, de lieux pourtant considérés comme étant de très haute sécurité,  ce qui permet de dire qu’au Pakistan les prisons ont des portes tournantes ! Mais ce qui dénote surtout un sérieux problème dans la police dont la complicité est manifeste.

Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, il est évident que ce ne sont pas les talibans pakistanais, souvent des adolescents qui sont dans les montagnes des zones tribales, qui ont la capacité de monter des opérations sophistiquées à Lahore ou à Karachi. Même si le Mouvement des talibans pakistanais (TTP) les revendique systématiquement, ces opérations sont l’œuvre de membres de groupes extrémistes sunnites originaires de ces régions,  qui parlent la langue et savent très bien se déplacer dans une ville.

On se trouve de fait face à une sorte d’alliance où chacun trouve son compte, les combattants qui font le djihad en Afghanistan, ceux qui ont lancé depuis 2007 ce qu’ils considèrent comme un djihad défensif contre l’Etat pakistanais, et ces groupes sectaires sunnites qui ont, dans certains cas, leur sanctuaire en Afghanistan, et qui agissent de plus en plus en sous-traitants des talibans pakistanais.

Et ce phénomène ne fait que se développer.

La question hazara, des problématiques qui se confirment

Plus ou moins épargnée jusqu’en 2004, même si avant cette date, de temps à autre un assassinat ciblé pouvait se produire, la communauté des Hazaras de Quetta vit une situation exemplaire des mécanismes à l’œuvre au Pakistan.

 - Tout d’abord, contrairement à ce que ne cessent de répéter les médias, les membres de cette communauté ne sont pas arrivés au Pakistan dans les années 80. Historiquement, ils se sont installés dans le Baloutchistan britannique (aujourd’hui province sud-ouest du Pakistan) dans les années 1890 pour fuir les persécutions dont ils étaient victimes en tant que chiites dans l’Afghanistan de l’époque.

-          - Entrés dans l’armée britannique des Indes, on les trouve encore aujourd’hui très nombreux dans l’armée pakistanaise et aucun doute n’est permis sur le fait qu’ils se vivent vraiment comme pakistanais. Ils le sont effectivement depuis plusieurs générations, contrairement à ce qu’on leur reproche.

-          - Les Hazaras ont d’autre part beaucoup investi dans l’éducation, ce qui leur a permis de progresser socialement, … une réussite qui n’a pas manqué d’entraîner des jalousies.

S’il est vrai que des Hazaras  sont venus d’Afghanistan se réfugier là après les années 80, ce ne sont pas eux qui sont pris pour cibles en tant que tels, mais essentiellement les Hazaras pakistanais, ce qui pose une nouvelle fois le débat toujours non résolu  au Pakistan sur les causes réelles de ces massacres. Si des raisons ethniques sont avancées par une minorité de la communauté -sachant qu’au Pakistan, il ne peut être jamais dit que des personnes puissent être tuées pour des raisons religieuses- il n’en reste pas moins que tous les Hazaras sont les victimes de groupes extrémistes sunnites qui revendiquent ces meurtres, des groupes qui ne tuent pas seulement des Hazaras dans cette région-là mais qui éliminent tout ce qui est chiite. Des éléments qui invalident le caractère ethnique de ces massacres et laissent deviner en creux les véritables causes.

L’ennemi intérieur dans la construction de l’Autre

Pour leur malheur, les Hazaras ont une apparence physique qui en fait des cibles aisément repérables. Depuis quelque temps, ils sont victimes d’un nouveau mode opératoire : les Hazaras qui se rendent  en pèlerinage en Iran en bus – ce ne sont évidemment pas les plus riches-  se voient  arrêtés dans le désert, sommés de descendre, avant d’être massacrés. Cela est devenu quasi systématique. Pire encore, il n’est pas rare que pour causer plus de victimes, un extrémiste sunnite, à la frontière avec l’Iran, se fasse sauter avec sa bombe dans un petit hôtel où descendent les pèlerins.

Dans les quartiers totalement ghettoïsés, les groupes islamistes sunnites font circuler des textes qui traitent les Hazaras d’impurs, dans lesquels on les somme de partir, on les menace de les tuer dans leurs propres maisons…Et le pire, c’est que ces groupes font ce qu’ils disent. Ils en arrivent même dans des quartiers soi-disant sécurisés par la police à entrer sur des marchés en plein air et à y faire sauter un camion piégé à une heure d’affluence. L’Etat laisse faire, ferme les yeux. Il tolère cette violence comme il la tolère à Karachi, en périphérie, - la périphérie étant  tout ce qui n’est pas le Pendjab, qui est la province utile.

Ces violences, qui au départ n’avaient rien à voir avec la religion mais étaient liées à une question de pouvoir, de jalousie ethnique ou professionnelle, vont trouver  dans l’opposition avec l’Iran, une raison supplémentaire de se manifester si bien que l’accusation de ne pas être pakistanais,  pire d’être un agent de l’Iran,  va participer à une véritable construction de l’Autre comme ennemi.

Propagande accusatrice qui pousse au crime, sans fondement alors que l’on sait que les Hazaras n’ont rien à voir avec l’Iran et qu’ils font tout pour s’en détacher. Ce n’est pas parce qu’ils vont en pèlerinage en Iran, que certains travaillent dans ce pays, que ce sont pour autant des agents iraniens. Des pro-Iraniens, il en existe. Il y a près de  trois ans un parti politique chiite a même été créé avec des religieux enturbannés qui font beaucoup de bruit dans les médias. Il a  présenté des candidats aux élections et ses résultats électoraux décevants sont la preuve que les gens ne le suivent pas parce qu’ils ne veulent plus se faire manipuler, échaudés qu’ils ont été par l’attitude de l’Iran à leur égard dans les années 1980 et 1990. Ils ont très bien compris que les Iraniens ne s’intéressaient de façon pragmatique qu’à leurs propres intérêts nationaux iraniens et que l’Iran s’était servi d’eux pour faire contrepoids à l’influence de l’Arabie Saoudite, quitte à les laisser massacrer.

Imperméables à ce constat, les groupes extrémistes sunnites continuent à accuser les Hazaras de former une cinquième colonne iranienne et d’être responsables de tous les maux du Pakistan.

Le chiite, un bouc émissaire tout trouvé

Aujourd’hui, dans les médias, dans les discours officiels, au lieu de dire tout simplement les chiites, on parle systématiquement de « minorité chiite », ce qui dans le contexte pakistanais est particulièrement grave. Certes, ils sont minoritaires démographiquement mais lorsqu’au Pakistan on parle de minorités, cela renvoie à des minorités non-musulmanes comme il en existe dans le pays. Cela sous-entend que les chiites ne font plus partie de la communauté morale musulmane, qu’ils sont entièrement responsables de ce qui leur arrive. En fin de compte, parler systématiquement de minorité chiite  participe à un discours qui diabolise l’Autre, qui vise à l’exclure.

Au Pakistan, le concept de pureté qui a été forgé par opposition aux hindous est maintenant appliqué également aux chiites et même aux sunnites traditionalistes –tous les grands sanctuaires et les lieux de pèlerinage ont fait l’objet d’attaques- si bien qu’on est arrivé aujourd’hui à des massacres intra-sunnites, une situation d’une extrême gravité. Pourtant chaque fois qu’un groupe ou un sanctuaire sunnite est attaqué, ce sont les chiites qui sont accusés, accusation reprise sans discernement par la presse y compris par Le Monde, tant il est difficile d’envisager que des sunnites puissent s’attaquer à d’autres sunnites.  C’est pourtant le résultat d’une politique délibérée menée depuis trop longtemps au Pakistan et qui semble échapper de plus en plus à ses promoteurs.

Au Pakistan, on en est vraiment arrivés à une situation où tout le contrat social qui donne cohésion à un pays se retrouve littéralement réduit en morceaux. L’Etat ne fait rien, ne propose aucune politique cohérente parce que in fine ces groupes se sont rendus incontournables. Invités dans les débats télévisés, ils ont été légitimés. Les grands partis n’hésitent plus à passer une alliance électorale avec eux, il est vrai qu’ils apportent des blocs de voix aux élections. Et si d’aventure, ils sont frappés d’interdiction, ces groupes ont toute latitude pour changer de nom et continuer à agir.

Pour ce qui est des plus excités, des plus dérangeants  –les mauvais talibans qui étaient dans les zones tribales- on en a exporté quelques-uns en Irak, en souhaitant qu’ils ne retournent pas au Pakistan. Des autres, on s’accommode très bien de leur présence tant qu’ils ne s’attaquent pas à l’État pakistanais ; ils seront encore utiles en Afghanistan après le retrait occidental ainsi qu’au Cachemire et aussi à l’intérieur du Pakistan.

Causes profondes …. explication de surface

Autant ces groupes pèsent sur la vie au Pakistan, autant il est difficile de les analyser car on est dans un domaine où se mêlent tout à la fois le criminel, l’économique, la dimension ethnique mais aussi celle de classe sociale bien plus forte que la dimension religieuse. La religion n’est qu’un facteur qui se superpose à la surface, que l’on agite parce que cela permet de mobiliser les gens, et qui fait office d’écran pour masquer ce qui est l’essentiel.

Ce serait se contenter d’une analyse superficielle que de réduire à un conflit sunnite/chiite les événements et les violences qui durent depuis près de trente ans au Pakistan. Si c’était vraiment le cas, depuis le temps, on dénombrerait des quantités de morts encore plus importantes. Heureusement la majorité de la population ne s’est pas encore laissée entraîner dans le cycle infernal d’un conflit religieux. Il est à remarquer que les chiites n’ont jamais organisé de représailles contre les sunnites. Certes ils n’en ont pas forcément les moyens. En tout cas, de leur part il n’y a pas, en la circonstance, la moindre politique délibérée d’affrontements religieux et les quelques assassinats qu’ils peuvent commettre sont strictement ciblés. Il n’est qu’à relever que les chiites, après un attentat dont ils sont victimes, ne vont pas s’attaquer à une mosquée sunnite, mais s’en prennent à des bâtiments publics, donc à l’Etat. Cela montre bien où réside essentiellement le problème.

 

Reste à déterminer et à prendre en compte ce qui relève de l’identité, du pouvoir et de ses logiques et intérêts, ce qui n’a pas grand chose à voir avec la religion. Conflit plus économique que religieux que l’Etat et les élites laissent dériver pour ne pas avoir à satisfaire les revendications de changement social qu’expriment des personnes qui n’ont pas accès à l’espace politique, de jeunes qui n’ont pas de perspectives d’avenir et qui se trouvent également en quête d’identité, tel est le constat que l’on peut dresser et qui explique l’Etat de violence que connaît le Pakistan.

 

Transcription Y.M &A.V.

Intervention revue par l’auteure et publiée avec son autorisation



[1] Ville sainte où se trouve le tombeau de Masoomeh, sœur de l’imam Reza , siège d’une importante université islamique.

[2] Premier mois du calendrier lunaire. Il est un des quatre mois sacrés de l’Islam et revêt une importance capitale pour les chiites qui commémorent le martyre de Hussain, fils d’Ali et Fatima et petit-fils du Prophète,  tué avec ses compagnons lors de la bataille de Kerbala en 680.

[3] calife autoproclamé de l’Etat islamique

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