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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

« Racisme anti-Blancs » et segmentation des classes populaires : enjeux et conséquences pour le mouvement antiraciste (Saïd Bouamama)

30 Mars 2013 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #"Racisme anti-blanc", #FUIQP

  Colloque du 9 février 2013

Sous les masques du « racisme anti-Blancs »

Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui

« Racisme  anti-Blancs »

et segmentation des classes populaires :

enjeux et conséquences pour le mouvement antiraciste

Saïd Bouamama,sociologue à l’IFAR et militant du FUIQP (Front Uni des Immigrations et des Quartiers populaires)

 

Il est toujours difficile d’intervenir en dernier lorsque tout a été dit. Cependant je vais essayer d’avancer quelques idées qu’il me semble utile d’apporter au débat. Comme le dirait Césaire, pour comprendre une réalité, il faut accentuer les tendances et pousser jusqu’au bout les logiques, quitte à les relativiser et à les nuancer par la suite. Il faut regarder le réel dans toutes ses potentialités, quand bien même on pourrait rajouter des dimensions contradictoires. C’est suivant ce principe d’accentuation du réel que je m’exprimerai.

 

 

Rappel des principes

 

Bouamama.jpgComment expliquer le développement de la thématique du « racisme anti-Blancs ». Alain Gresh vient de faire le lien avec la dimension internationale, les rapports de forces internationaux qui sont le soubassement de cette question-là et je partage largement ce qu’il vient de dire. Pour ma part, j’insisterais sur les facteurs internes extrêmement puissants qui sont à l’œuvre.


Je le ferais à partir de deux principes qui me semblent être des principes de salubrité publique pour les temps qui viennent – Vous aurez compris que j’ai une inquiétude assez forte pour les temps qui viennent.

 

- Le premier principe, je l’emprunterais à un monsieur que l’on ne cite plus – Mao Zé Dong - qui nous dit en substance « qui n’a pas fait d’enquête, se tait, n’a pas droit à la parole ». C’est la raison pour laquelle il va falloir de plus en plus demander à ceux qui se permettent de parler de l’immigration, de parler d’islam, de parler des violences, de parler des quartiers, sur la base de quelle enquête ils se permettent de le faire.


Il n’échappera à personne que la caractéristique des discours de ces vingt dernières années est de ne plus hiérarchiser les choses et de comparer des phénomènes qui n’ont rien à voir entre eux, –et la thématique du « racisme anti-Blancs » en est un bon exemple- on dénombre dix, vingt, trente actes qui correspondent à la manifestation d’un contre racisme des dominés, ou d’un racisme réactionnel des dominés visant des Blancs, et ce phénomène va être mis sur le même plan que le racisme institutionnel.


Et là je partage entièrement ce que disait Christelle (Hamel) : le seul racisme qui intéresse l’être humain, c’est celui qui peut influer négativement sur sa vie, tout comme le seul sexisme qui concerne véritablement les femmes est celui qui a un pouvoir d’influence sur leurs vies.


En ce sens, ce n’est pas l’existence d’une idéologie ou d’un discours abstrait qui est grave en lui-même. Plus concrètement, et pour mieux me faire comprendre, que l’on m’aime ou que l’on ne m’aime pas ne présente aucun intérêt. Pour ma part il m’est totalement indifférent que des gens n’aiment pas les Arabes, ou n’aiment pas les Noirs, mais à la condition expresse qu’ils n’aient pas le pouvoir d’agir sur leurs vies, surmavie, et cela fait une différence énorme, essentielle et qui introduit immanquablement la différenciation totale qu’il faut établir entre le racisme subipar les dominés et le racisme réactionnel envers les dominants.

 

- Le second principe, je l’emprunterais à Amilcar Cabral1, qui est un grand inconnu ici en Occident, et qu’il faut cabral.jpegà mon sens absolument republier et faire lire. Dans son livre « L’arme de la théorie »2Il nous lance cet avertissement : dans certaines périodes de crise, il ne faut pas confondre ce qui est appelé crise de croissance et ce qui est une crise de la connaissance politique.


Aujourd’hui, expliquer l’existence du « racisme anti-Blancs » par le fait que l’on serait dans une phase d’apprentissage du vivre ensemble dans une société multiculturelle qui se met en place bon gré mal gré, c’est se référer à une crise de croissance alors que c’est à une véritable crise de la connaissance politique que l’on a affaire.

Lorsque le débat idéologique dépasse ses frontières habituelles, comme il les dépasse aujourd’hui, il faut faire un effort de réflexion théorique particulièrement important.


Lorsque l’on voit le dernier sondage3,nul doute que nous sommes entrés dans une période où tous ceux qui, par ignorance, par absence de nuance, par absence d’effort théorique et de regard critique sur eux-mêmes et leurs déterminations historiques, - d’être nés dans un pays colonisateur par exemple -, tous ceux qui ne font pas ces efforts–là risquent d’être instrumentalisés, risquent de se retrouver dans des combats qui ne sont pas ceux qu’ils pensent ou qu’ils prétendent porter.


C’est bien en cela que nous vivons actuellement, non pas une crise de croissance, mais une crise de la connaissance politique.

Des moments significatifs

Repérer les moments les plus significatifs dans l’apparition du « racisme anti-Blancs », dégager ce qu’ils ont de commun, pour ensuite interroger la fonction sociale, de cette notion de « racisme anti-Blancs » est le déroulé que je vous propose et qui est, à mon avis, le plus opératoire pour bien cerner le problème et comprendre pourquoi le « racisme anti-Blancs » est systématiquement mis au même niveau que le racisme institutionnel.

- Dans « Racisme et culture »4, Frantz Fanon constate que l’apparition du discours sur l’existence d’un« racisme anti-Blancs » se fait au moment où il y a passage, imposé par l’Histoire, du racisme biologique au racisme culturaliste. Ce discours prend naissance lorsque commence à apparaître chez les dominés la thèse que le racisme est systémique, qu’il dépend d’une société et de son fonctionnement social. Enfin, il précise en troisième lieu que ce discours sur l’existence d’un « racisme anti-Blancs » se développe parallèlement à la mobilisation et à la prise de conscience par les dominés que leur libération passe par la lutte…. On pourra toujours objecter que, Frantz Fanon c’est du passé, c’est loin. Tellement loin qu’on dirait actuel !


- Deuxième moment d’apparition de la notion de « racisme anti-Blancs » : il est bien repéré par Amilcar Cabral qui nous dit que  le « racisme anti-Blancs » apparaît –en tout cas pour ce qui est des colonies portugaises – en réponse à la lutte de libération nationale, au moment où les dominés refusent l’assimilation et mettent en avant l’idée que leur avenir dépend de la réappropriation de ce qu’ils sont.


Je n’ai pas totalement terminé mes recherches qui me permettraient de généraliser la remarque d’Amilcar Cabral à toutes les situations de lutte anti-coloniale, mais les éléments dont je dispose me confortent dans cette idée.


malcolm-x.jpg- Un troisième moment est parfaitement saisi par Malcolm X, qui fut lui aussi accusé, et à sa suite tout le mouvement du pouvoir noir, d’être un « raciste anti-Blanc » . S’interrogeant sur les notions de racisme individuel et de racisme institutionnel, il va analyser le « racisme anti-Blancs » comme étant la réponse à la phase offensive des Noirs états-uniens.

 

La liste est longue de ceux qui, à différentes époques, ont été accusés de « racisme anti-Blancs », le Mouvement des Travailleurs arabes (MTA) l’a été, N’Krumah également, Lumumba …


Pour en revenir aux trois cas de figure, aux trois moments particuliers que je viens de mentionner, ils ont en commun d’indiquer que c’est lorsque l’idéologie de la soumission commence à se fissurer et à céder qu’émerge le « racisme anti-Blancs ».


Même s’il n’y a pas encore de force organisée, même s’il n’y a pas encore de mouvement, ni de perspective, le simple fait qu’un changement s’opère, dans les postures quotidiennes, dans les réactions, les politesses du dominé vis à vis du dominant, en somme lorsque le petit Mohamed de quartier commence à se comporter différemment, pas forcément en révolutionnaire, -il ne faut pas avoir une vision idyllique des quartiers-, et qu’il n’est plus dans une posture de soumission, cela est déjà perçu comme un danger, comme une remise en cause de l’ordre établi, de l’ordre dominant . On a là un soubassement qui permet l’émergence de la thèse du « racisme anti-Blancs »

 

Par ces trois exemples qui montrent bien que le « racisme anti-Blancs », émerge chaque fois que la domination augmente ou que les dominés réagissent, ou qu’il y a combinaison des deux, on peut mieux cerner à quoi sert le  « racisme anti-Blancs » , comprendre sa véritable fonction.

Fausses évidences et véritables raisons

Contrairement aux explications souvent avancées, ce n’est pas parce qu’il y a davantage d’actes ou de faits dirigés contre des Blancs que la théorie apparaît. Ce serait donner des explications mécanistes, faire du mécanisme primaire.


Je crois qu’il faut être clair. Ce n’est pas le développement quantitatif ou qualitatif d’un « racisme anti-Blancs » qui expliquerait l’apparition de la théorie du « racisme anti-Blancs ». C’est une erreur que beaucoup commettent et en particulier les gens qui se disent de gauche ou qui sont démocrates et qui se laissent berner par ce piège du  « racisme anti-Blancs ».


Il faut partir de la réalité. En ce sens je reste matérialiste. Il est bien évident qu’il y a une base matérielle sur laquelle se développe ce phénomène. Cependant il reste une question fondamentale, celle de savoir où placer cette base matérielle.


Comme dirait Aimé Césaire, « Osons l’hypothèse », je prétends et je suis même convaincu que c’est l’augmentation du racisme institutionnel qui fait émerger le besoin d’une thèse. La fonction sociale du « racisme anti-Blancs » est de masquer l’existence et l’augmentation du racisme réel, systémique et institutionnel. Je le répète il y a bien une base matérielle, mais elle n’est pas là où certains la placent.

 

Rompre avec les vieilles lunes

 

Comprendre cela et l’accepter n’est cependant possible que si l’on rompt avec un certain nombre de vieilles lunes idéalistes qui continuent malheureusement à circuler parce que je pense que nous n’avons toujours pas fait de bilan et tiré toutes les leçons de l’histoire de la construction des forces progressistes……

Je vais en citer quelques-unes :


- Première vieille lune idéaliste : elle réside selon moi, dans la conception essentialiste de la classe sociale, c’est l’idée selon laquelle tous les dominés d’un pays forment un groupe homogène.


Tant qu’on ne rompra pas avec cette conception essentialiste, tant qu’on ne prendra pas les classes sociales pour ce qu’elles sont, tant qu’on se refusera à admettre que l’on a affaire à un groupe, traversé et travaillé par un certain nombre de hiérarchies, de contradictions, de clivages que le système social a intérêt à organiser, à mettre en concurrence, à structurer ne pourra être levé l’obstacle mental qui empêche de saisir et d’intégrer certaines réalités.


Ainsi en est-il quand on dit que le système discriminatoire crée des privilèges. Nombre de personnes nous reprochent l’usage du terme « privilège ». Nous ne cessons de le répéter, ce mot, il ne faut pas l’entendre au sens de « fortune » -il ne s’agit pas de châteaux ou de milliards. Ce sont simplement des privilèges secondaires qui visent à faire croire à des dominés qu’ils font partie des dominants. D’autre part, je le redis, bénéficier d’un privilège au sens où nous l’entendons n’est pas le résultat d’un acte volontaire individuel mais un résultat du système discriminatoire.


Tant que du côté des forces progressistes et démocratiques, on se montrera incapable d’admettre que les dominés ne forment pas une catégorie homogène, que sous la commune domination, il existe des situations différentes, tant qu’on aura encore peur de prendre en compte la réalité comme elle est, -que somme toute les dominés sont à la fois un tout et un tout plein de contradictions-, la voie sera laissée libre à l’émergence de théories comme celle du « racisme anti-Blancs ».

 

- Autre vieille lune, c’est une vieille histoire dans la gauche et dans les forces démocratiques, que celle de couvbouamamafinale.jpgl’intégration selon laquelle les nouveaux venus ont des difficultés en arrivant avant de s’intégrer progressivement.

Vieille lune idéaliste en ce qu’elle ne prend pas en compte la base matérielle. En ne posant pas la question du pourquoi ce système économique a besoin d’immigrés, on fait l’impasse sur deux facteurs importants : d’une part faire baisser le coût de la force de travail en accroissant la concurrence entre les forces productives et d’autre part mener une opération idéologique permanente de division.


Par conséquent, parler d’intégration est un leurre, il n’ y a jamais d’intégration. Lorsqu’on entend les discours sur l’école laïque, l’école républicaine machine à intégrer, ce qui est étonnant, ce n’est pas tant que la droite les porte, mais que des gens qui se disent de gauche, des démocrates, des alternatifs ou des verts etc. continuent à être dans cette optique-là et à perpétuer ces illusions.


Il n’y a jamais eu d’intégration dans cette société. Ce qu’il y a eu et qui continue d’être organisé, c’est une insertion par le bas et c’est le propre de l’immigration, c’est le rôle qui lui est assigné.


Et cela est bien évidemment en lien avec « le racisme anti-Blancs : les réactions des dominés expriment avant tout ce refus de s’insérer par le bas et ces réactions-là vont être interprétées comme du « racisme anti-Blancs ».Généralement cela se produit avec les nouvelles générations issues de l’immigration après un certain temps de présence sur le territoire.

 

- Troisième lune, elle fait partie intégrante de ce paradigme intégrationniste encore dominant et qui participe d’une certaine manière à une négation de l’Histoire, c’est le mythe qui est entretenu par la croyance pathétique que cela ira mieux demain …et de donner en exemple les Espagnols, les Italiens, les Portugais…


Je parlais de négation de l’Histoire. Il faut être complètement aveugle pour ne pas s’apercevoir qu’il y a une dimension particulière aux immigrations contemporaines que leur a conféréla colonisation puis les luttes anti-coloniales. C’est oublier que ceux qui arrivent aujourd’hui sont dans leur grande majorité des enfants de la décolonisation et que l’histoire coloniale n’a été réglée ni d’un côté ni de l’autre, ni conjointement. Il y a une transmission trans générationnelle du stigmate xénophobe que n’ont pas connue les immigrations du passé.


Et il ne s’agit pas simplement d’une question de couleur, on n’a d’ailleurs pas parlé de « racisme anti-Blancs » pour les Italiens.

 

- Quatrième lune idéaliste, qui justement a à voir avec la couleur, c’est celle qui consiste à vouloir penser le réel uniquement à travers le clivage de couleur. Si la couleur est inscrite historiquement, - ainsi les Irlandais au départ ont-ils été classés parmi les Noirs aux Etats-Unis, avant de devenir des Blancs-, il ne faut pas oublier également que la couleur est articulée à la classe .


Bouamama discriminations (2)La séparation race/classe est complètement factice et ne correspond à aucune réalité.

Comprendre la classe ouvrière de ce pays, c’est comprendre sa composante de couleur tout comme comprendre comment les personnes issues de la colonisation sont traitées, c’est introduire le critère de classe. Ces deux composantes ne sont pas séparées. Chaque fois qu’on va introduire cette opposition binaire entre ces deux dimensions que sont la race et la classe, je pense que l’on est à côté de la réalité.


A ce stade, osons une seconde hypothèse : le « racisme anti-Blancs » est l’accompagnement idéologique de la dérégulation du marché du travail, qui s’appuie sur une segmentation de ce marché à partir de critères sexistes et racistes, dans un cadre qui est le déclassement de tous, y compris bien entendu de ceux qui ne sont ni femmes ni issus de l’immigration. En effet, s’il ne s’agissait pas du déclassement de tous, il n’y aurait pas besoin d’agiter la théorie du « racisme anti-Blancs ». Et c’est bien effectivement parce qu’existe ce cadre global qui est le déclassement de tous, qu’à l’intérieur on agite le chiffon du « racisme anti-Blancs ».

 

- Cinquième vieille lune idéaliste, c’est l’absence de prise en compte des déterminations sociales, idéologiques, historiques qui ont permis la colonisation, et qui n’ont pas disparu avec les décolonisations.


Je reprends là ce que certains d’entre vous connaissent dans mes écrits. Je pense qu’il y a un espace mental colonial qu’il a fallu constituer pour pouvoir coloniser, sinon les Français eux-mêmes se seraient révoltés contre la colonisation. Il a fallu les préparer, les imbiber d’idéologie coloniale et raciste, les « nationaliser » pour cela. Et cet espace mental colonial n’a pas pris fin avec les indépendances. Et c’est cet espace mental colonial que l’on mobilise encore aujourd’hui.


De la même façon que l’espace mental patriarcal n’a pas disparu avec les sociétés patriarcales traditionnelles, mais a été remobilisé, réinjecté dans le nouveau mode de production avec le fordisme, le capitalisme, l’espace mental colonial est toujours présent et même entretenu, toujours mis à profit pour tenter d’opposer et de diviser les dominés, et affaiblir la classe ouvrière…

En cela, je partage la thèse de Cabral selon laquelle, c’est nous qui sommes faibles et non pas eux qui sont forts !

 

Discriminations systémiques, un rôle déterminant

 

Si j’ai consacré beaucoup de temps à démonter ces vieilles lunes idéalistes, c’est parce qu’on le voit bien, elles imprègnent profondément la gauche et les progressistes de ce pays et entraînent des conséquences dont on ne mesure pas toujours l’ampleur. J’en détaillerais principalement deux.

 

Première conséquence, c’est la négation de l’ampleur et de l’impact des discriminations racistes qui dans le monde du travail touchent les catégories issues du Maghreb et de l’ Afrique sub-saharienne.

Pour bien en prendre conscience, je ne vais pas citer mon voisin de tribune qui est certainement un gauchiste, ni Christelle qui est forcément une gauchiste, mais je vais citer le Bureau international du Travail qui lui est loin d’être un repaire de gauchistes. Selon les chiffres communiqués par le BIT, quatre employeurs sur cinq discrimine en fonction de la couleur…….Ce n’est pas 1 sur 1000, on n’est pas 1 sur 100, il s’agit bien de quatre employeurs sur cinq.


Autrement dit les discriminations liées à la couleur de la peau ou à l’histoire coloniale sont des facteurs déterminants du fonctionnement de ce système social, sont un facteur de régulation du marché du travail, un facteur de maximisation des profits. Ce n’est donc pas une réalité marginale, secondaire, aléatoire, anecdotique, c’est une réalité structurelle, systémique. Cependant les partis, les organisations, les associations restent muets sur cette question : la part du programme consacré aux discriminations est quasi inexistante. Un décalage absolument extraordinaire avec la réalité. Tout à l’heure, je citais Mao Ze Dong, il va falloir se remettre à faire des enquêtes et non pas analyser la réalité en partant de discours abstraits.

 

Seconde conséquence, c’est la dilution des discours, analyses, conférences travaux théoriques sur les discriminations dans un champ d’une étendue telle qu’ils ne veulent plus rien dire.

Je sais que disant cela je vais me faire des ennemis, mais aujourd’hui je vais le dire de manière très nette : les discriminations qui ont une fonction systémique, une fonction liée au marché du travail, au marché économique et les autres discriminations, qu’il faut combattre également mais qui n’ont pas la même fonction, ne peuvent être mises sur le même plan.


Plus particulièrement quel est l’intérêt idéologique de ce terme « diversité » si ce n’est de noyer dans l’ensemble des discriminations, ces discriminations sexistes et racistes qui ont une fonction économique. Ce sont ces deux types de discriminations qui ont un impact profond, systémique, permanent sur le fonctionnement de notre société. Si les autres discriminations sont également à combattre, elles n’ont cependant pas le même impact et l’on n’est pas obligé de tout mettre dans la même catégorie.

 

Cautionner les inégalités

 

racisme-divise.jpgComme d’autres avant moi ont pu le dire, le discours du « racisme anti-Blancs » ne date pas d’aujourd’hui. Latent à certaines périodes, il n’a jamais vraiment disparu. Il resurgit à certains moments particuliers, j’ai essayé d’en préciser certains. Reste à s’interroger sur la fonction principale de ce discours du « racisme anti-Blancs » dans la société actuelle.


En mettant en équivalence des réalités différentes, en réduisant le racisme à sa forme de racisme direct sans prendre en compte l’impact sur les trajectoires, sans prendre en compte la question du pouvoir, en n’interrogeant pas le processus d’émergence du concept qui n’est pas que français mais qui s’inscrit dans un contexte mondial, la thèse du « racisme anti-Blancs » détourne l’attention et rend inintelligible la domination et les mécanismes qui l’organisent et l’assurent.


En ne prenant pas en compte les conséquences idéologiques de sa diffusion, en posant une grille culturaliste sur cette réalité qui reste essentiellement sociale et économique, la thèse « du racisme anti-Blancs » et ceux qui lui donnent crédit contribuent à cautionner les inégalités.

 

Aujourd’hui, et l’exemple de la dérive que constitue le retour de la notion de « racisme anti-Blancs » en apporte malheureusement la preuve, force est de constater que nous sommes dans une phase de recul parce que nous avons abandonné un certain nombre de repères idéologiques. Alors que certains parlent de réarmement moral, la véritable question est bien celle de nous réarmer idéologiquement.

 


Propos recueillis par Y.M. & A.V.

Les intertitres et les notes ont été ajoutés

 

Derniers ouvrages parus sur ces questions

Les discriminations racistes : une arme de division massive, Préface de Christine Delphy, Paris, L'Harmattan, 2010.

Dictionnaire des dominations de sexe, de race, de classe, Collectif Manouchian : Saïd Bouamama, Jessy Cormont, Yvon Fotia, Edition Syllepse, 2012.

De Saïd Bouamama sur le « racisme anti-Blancs » lire également son intervention lors des 4èmes Rencontres nationales des Luttes de l’Immigration


1 Amilcar Cabral, fondateur en 1956 du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et des Iles du Cap-Vert) mais également théoricien politique. Il a dirigé la lutte armée contre le colonialisme portugais. Assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry par des agents portugais.

2 Amilcar Cabral, Unité et Lutte : I.L’arme de la théorie, Paris, Maspero, janvier 1975, 357 p., « Cahiers libres »

Ces textes réunis par Mario de Andrade retracent trente années de la vie politique du fondateur du PAIGC dont dix ans de lutte armée

3 Sondage de l’IPSOS intitulé « France 2013 : les nouvelles fractures », janvier 2013.

4 Texte de l’intervention de Frantz Fanon au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, septembre 1956 ; Publié initialement dans le numéro spécial de Présence africaine, juin-novembre 1956.

Texte disponible dans Pour la révolution africaine. Écrits politiques, 1964, rééd., La Découverte, 2006 ou dans Œuvres, La Découverte, 2011.

 

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