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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

« Racisme anti-Blancs » : Une imposture (Stéphane Beaud et Gérard Noiriel)

22 Mars 2013 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #"Racisme anti-blanc"

Colloque du 9 février 2013

Sous les masques du « racisme anti-Blancs »

Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui

« Racisme anti-Blancs » : Une imposture

 

Stéphane Beaud, Professeur de sociologie à l’ENS-Paris1

Gérard Noiriel, Directeur d’études à l’EHESS-Paris2

 

Stéphane Beaud

Comme prévu, nous allons nous partager la parole avec Gérard Noiriel. En introduction, je reviendrai sur les raisons de notre engagement sur cette question et ensuite Gérard abordera plus spécifiquement la thématique et la genèse du mot « racisme anti-Blancs » en France. Enfin je conclurai notamment sur la difficulté pour le sociologue de parler « intelligemment » de ces questions-là, faute d’enquêtes de terrain bien faites..

Réagir face à un climat délétère

En ce moment, et ce depuis pas mal d’années, en tant que sociologue, historien, intéressés par ces questions, on pourrait intervenir sur ce sujet presque tous les jours ou toutes les semaines – nous étions, il n’y a d’ailleurs pas si longtemps, invités tous les deux par la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) pour préciser nos analyses sur ce thème du « racisme anti-Blancs ».


beaud-traitres.jpgDepuis quelque temps déjà, la stigmatisation des immigrés et des enfants d’immigrés, et notamment des « Noirs » et des « Arabes », est non seulement récurrente dans l’espace médiatique mais elle s’est aussi accentuée. Pour vendre du papier, et c’est frappant si l’on regarde les unes du Pointdepuis quelques années, on fait de gros titres sur les dits « Musulmans », avec sans arrêt un recours à des titres « choc » sur les immigrés. Je ne sais pas si Gérard Noiriel partage mon opinion mais du point de vue des espaces intellectuels, des espaces universitaires, du travail de sociologue, d’historien, de chercheur en sciences sociales, le constat est là aussi assez désolant : on se trouve face à une relative absence de réaction à l’égard de cette banalisation de la stigmatisation des immigrés , à l’exception de jeunes chercheurs comme Abdellali Hajjat ou Marwan Mohammed (cf. leur séminaire sur l’Islamophobie à l’Ehess). Manifestement, un air du temps s’est imposé parallèlement à ce qui peut être considéré comme un certain découragement par rapport à ce que nous, chercheurs, avons pu écrire, analyser depuis au moins deux décennies. Bien entendu, nous ne sommes pas les seuls chercheurs à avoir étudié ces questions, bien d’autres ont mené de très bons travaux sur les rapports interethniques ou le racisme, à l’URMIS (équipe CNRS/Paris VII et Nice) notamment. Mais, dans le débat public, la voix des chercheurs en sciences sociales est difficilement audible, celle des publicistes bateleurs d’estrade, souvent provocatrice, l’emporte aisément3. Il y a une sorte d’usure de notre côté et l’on a de quoi être quelque peu désabusé : on invite à s’exprimer des personnes qui en dehors de tout travail, de toute étude sérieuse, se trouvent autorisées à s’exprimer dans l’espace public, à commenter et à donner leur opinion non informée par l’enquête.


A nos yeux, cette question de ce qui se passe dans l’espace public, notamment à la télévision et à la radio est loin d’être accessoire. Ainsi l’émission de Frédéric Taddéï -, « Ce soir ou jamais » où Houria Bouteldja intervient de temps à autre, est très frappante : un jeu de rôles est savamment composé par l’animateur, avec comme personnages le « bon » et le « méchant »…. Il est frappant aussi de voir que dans un espace que l’on estime intellectuel puissent constamment intervenir des personnes comme Xavier Raufer, ancien militant étudiant d’extrême droite (Occident), qui s’est progressivement autoproclamé spécialiste des questions de sécurité dans les banlieues, dont le discours sur les immigrés ou enfants d’immigrés est, en permanence, violent et stigmatisant.


Cela explique pourquoi avec Gérard Noiriel, nous avons essayé de dire autre chose, d’intervenir dans l’espace médiatique, en l’occurrence en proposant notre tribune parue dans Le Monde 4pour développer un autre discours avec l’impression de répéter beaucoup de choses que nous avions dites auparavant avec le sentiment d’être inutiles, de ressasser, de ruminer. Face à cette question de « racisme anti-Blancs » qui est tout sauf une thèse, qui se diffuse très vite, cautionnée par une plainte de la LICRA d’un côté et de l’autre par la validation de cette notion par la direction du MRAP, avec cette expression de plus en plus répandue, et éminemment contestable, se joue une séquence politique quasiment à fronts renversés, et il nous fallait réagir.

Un positionnement contestable, une imposture intellectuelle

Bien entendu, nous n’avons pas le temps de suivre tous les débats qui se développent au MRAP ou dans les autres milieux de militants qui sont immergés totalement dans ces questions. Cependant « militants » nous le sommes un peu à notre manière, en tout cas dans le champ universitaire français, devenu si sage et préoccupé de « publications » (dans les revues savantes) et de recherche de « grands projets » à financer, mais lorsqu’on a découvert cette affaire, nous avons estimé que nous nous trouvions face à une dérive grave et qu’il nous fallait intervenir justement avec nos outils d’universitaires pour dire que les choses ne sont pas ainsi et que le positionnement adopté par le MRAP et la LICRA devait être contesté.


Pour cette tribune, j’ai proposé un premier jet, que Gérard a repris avec sa patte d’historien, pour contester et dire que ce terme-là de « racisme anti-Blancs » est impossible, inadmissible et constitue une véritable imposture. Ce texte-là est passé assez vite dans Le Monde et chose rarissime, rien n’a été changé ni au texte ni au titre.


Si j’ai tenu à présenter le contexte dans lequel il faut replacer toute cette séquence, c’est que comprendre comment cette thématique s’est imposée dans l’espace public est une question importante et je profite de l’occasion pour interpeller, s’il en est parmi vous, des étudiant(e)s (pré-doctorants ou mastériens) et les inviter à travailler de près, dans le cadre d’enquêtes de terrain fines et approfondies, cette question des diverses formes de manifestation et d’expression du racisme (dans les lieux de travail, dans l’espace public, dans les loisirs, dans certaines structures partisanes, etc.)


Je ne voudrais toutefois pas terminer ce propos préliminaire sans rappeler les faits qui ont servi d’élément déclencheur à la plainte de la LICRA : un jeune qui, à deux ou trois heures du matin, en état d’ivresse, traite quelqu’un de « Sale Français » et de « Sale Blanc ». C’est ce contexte qui fait sens à ces propos que l’on peut entendre partout mais qui, dans le cas présent, vont faire l’objet d’une plainte.


C’est ce décalage entre les propos d’un individu qui un soir est éméché et cette tentative d’une fausse théorisation d’un « racisme anti-Blanc » qui nous paraît inacceptable et que nous ne pouvons que contester en tant qu’intellectuels.

Gérard Noiriel

 

Effectivement avec Stéphane Beaud, nous avons vraiment eu le sentiment qu’avec le retour de la rhétorique du « racisme anti-Blancs », une ligne rouge avait été franchie d’autant que, si cette rhétorique n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau, c’est le fait que des associations de lutte contre le racisme puissent la reprendre à leur compte d’où la nécessité aujourd’hui, de vraiment s’interroger et de réagir le plus adéquatement possible.

La connaissance en complément de l’action

 

noirielAu début des années 70, étudiant, militant antiraciste puis universitaire, j’ai décidé d’engager et de développer mes recherches sur les questions du racisme et de l’immigration, convaincu que j’étais, et je le reste encore aujourd’hui, que les militants avaient également besoin de connaissance et que la connaissance implique aussi une certaine distance nécessaire par rapport à l’action. Pour ma part, j’essaie toujours de distinguer entre ma position engagée de militant et ma réflexion d’historien, elles ne se recoupent pas, mais l’une est nécessaire à l’autre.


Si cette remarque est le produit de mon expérience, celle-ci n’est pas liée directement au racisme, mais bien plutôt à ce que l’on pourrait appeler le stalinisme où, durant cette période, des dirigeants de partis, des personnes se disant militantes, essayaient de culpabiliser les intellectuels, en leur reprochant de ne pas être du côté des victimes. J’ai tiré de cette période des leçons que j’applique encore aujourd’hui. Ainsi le discours que j’essaie de tenir peut comporter une critique par rapport à l’action dans laquelle je me retrouve. J’insiste sur ce point parce que je pense que dans la situation actuelle, il nous faut réfléchir aux contradictions, aux difficultés du mouvement antiraciste dans son ensemble.


C’est de ce type d’analyses dont nous avons également besoin, qui n’est pas forcément facile à faire parce que nous vivons des mutations très importantes et que le propre des dominants, c’est justement de toujours savoir s’adapter au contexte dans lequel on se trouve.


On pourrait aisément montrer comment dans l’histoire on a assisté à des retournements de logique et dans le cas qui nous intéresse, il fut, ne l’oublions pas, une époque où les gens pouvaient s’affirmer racistes alors qu’aujourd’hui, plus personne ne pourrait le faire, la norme étant bien plutôt de se proclamer antiraciste, de déclarer lutter contre le racisme.


Il nous faut donc analyser ces changements de stratégie et savoir comment se positionner. Dans mes travaux, j’ai essayé de retracer la genèse jusqu’au moment où nous sommes pour comprendre aussi les mutations qui se sont opérées, et plus précisément ce qui était permanent c’est à dire grosso modo ce qui pouvait se reproduire de générations en générations et ce qui changeait. Globalement je pense que ce qui est permanent, c’est une rhétorique et je dis bien une rhétorique, c’est à dire l’art de la persuasion.

L’antisémitisme comme matrice

 

Historiquement, le mot « racisme » n’existe dans la langue française que depuis le début du XXème siècle où il s’est imposé au moment de l’affaire Dreyfus. D’ailleurs, je pense que dans le champ politique français, et plus précisément hexagonal, la première forme de racisme qui s’est imposée a été l’antisémitisme. En ce sens, une réflexion sur l’antisémitisme, en tout cas pour ce qui est de la période qui va de la fin du XIXème siècle à la Seconde Guerre mondiale, est extrêmement féconde pour déterminer un certain nombre de points communs que l’on va retrouver encore aujourd’hui. Dans le texte initié par Stéphane Beaud, dans la partie que j’ai traitée, j’ai tenu à apporter quelques éléments à ce niveau-là.


A n’en point douter, dans sa forme moderne qui aboutira à la persécution des juifs et à la Shoah, l’antisémitisme se constitue dans l’Etat français après l’avènement du régime parlementaire. Pour autant qu’il est douloureux, il nous faut comprendre ce paradoxe : l’antisémitisme n’est pas contradictoire avec le régime démocratique, c’est il faut en convenir une pathologie du régime démocratique.


En France, le père fondateur de l’antisémitisme est Edouard Drumont, un journaliste qui va écrire un ouvrage de 1200 pages – La France juive - un tissu d’horreurs qui aujourd’hui encore peut être consulté sur Gallica puisque ce livre est numérisé. Une fois dépassé le stade de l’horreur, on voit bien la rhétorique mise en œuvre et qui est toujours utilisée aujourd’hui. A mon avis, Edouard Drumont a été le premier à utiliser ce que j’appelle la rhétorique de l’inversion, c’est à dire que l’on inverse la logique dominant/dominé en présentant les dominés comme une menace pour les dominants. Cette rhétorique est justifiée par des exemples pris dans la rubrique des faits divers. Et ce n’est pas un hasard si l’on voit arriver cette structure à la fin du XIXème siècle, au moment où apparaît la presse de masse. A défaut de radio ou de télévision, existe une presse qui touche des publics populaires, c’est à dire ceux qui comptent parce qu’ils sont numériquement plus nombreux que les autres. Inévitablement, une connexion s’établit dès ce moment-là avec le champ politique puisque dans une démocratie le politique passe par des élections : il faut convaincre des gens de voter pour vous si vous voulez gagner.

Question sociale/logique nationale et raciale : une dimension politique

 

Ainsi, on voit très bien s’articuler à partir de cette époque, une dimension journalistique et une dimension politique et la rhétorique qui se développe va opposer deux camps -à l’époque c’était beaucoup plus net qu’aujourd’hui- d’un côté une gauche qui focalisait la question sociale privilégiant la domination subie par les ouvriers et de l’autre une droite qui progressivement, par contrecoup, va privilégier la logique nationale et raciale.

On se retrouve dès lors en présence d’une opposition entre deux discours politiques qui vont caractériser pendant un moment l’opposition entre la droite et la gauche, le discours de la droite s’appuyant sur des ressorts qui existent chez tous les individus et qui sont liés au fait que l’identité des personnes et des groupes se construit toujours dans une opposition entre un « eux » et un « nous » dans un réflexe primaire auquel personne n’échappe et qui traverse tout un chacun. Des anthropologues comme Claude Lévi-Strauss ont montré que dans chaque société humaine et à toutes les époques, a existé ce type de clivage qui oppose « nous », bien entendu parés de toutes les vertus et « eux » que l’on méprise. Ce clivage sur lequel le racisme va s’ancrer restera néanmoins permanent, alimenté de façon différente selon les époques.


Dès lors se pose la question de l’efficacité du discours que nous-mêmes allons développer pour contrer ces éléments de clivage parce que si l’on reste entre soi, entre personnes qui sont convaincues d’avance, on ne fait pas avancer le combat.


Si la fin du XIXème siècle voit émerger cette logique raciste, elle va s’étoffer et s’élargir évidemment avec le développement de la question coloniale et les années trente verront une articulation entre ces deux phénomènes. C’est à ce moment-là qu’émergeront les associations, d’abord la Ligue des Droits de l’Homme créée en 1898, qui vont combattre cette logique.

Une rhétorique de l’inversion

 

064_crop.jpgJusqu’à aujourd’hui, et je dirais conformément à la structure classique et initiale du racisme du discours raciste, s’impose cette idée que les étrangers, les minorités, les immigrés, que l’on présente fréquemment à raison comme des personnes victimes et rejetées, seraient en fait dominants. Cette rhétorique de l’inversion, on la retrouve encore aujourd’hui dans les discours de Copé lorsqu’il développe l’idée que les Français sont victimes, que les Français sont oppressés, mais qu’ils n’ont pas le droit de le dire. Est toujours à l’œuvre cet argument que l’on trouve chez Drumont lorsqu’il accusait le « lobby juif », des gens que l’on présente comme persécutés alors même qu’ils seraient dominants … et même tellement puissants qu’ils empêcheraient les Français d’exprimer la domination qu’ils subissent.


Cette rupture, cette inversion produit immanquablement un impact fort dans l’opinion où elle rencontre un accueil favorable. La France juive va être à son époque un véritable best seller, l’ouvrage politique le plus vendu à la fin du XIXème siècle. Aujourd’hui encore, si les politiciens continuent d’employer ce genre d’arguments, c’est bien en raison de l’impact qu’il a toujours. Il est inévitable que des personnes vont se retrouver dans cette interprétation de la réalité et y adhérer parce qu’on leur propose des discours qui vont cadrer avec des choses qu’ils ont pu vivre ou expérimenter.


L’idée que, dans certains quartiers, ce sont les immigrés qui font la loi, on pourra la trouver dans les sources historiques, dans la presse dès la fin du XIXème siècle. Il est tout à fait nécessaire de le rappeler et de garder présent à l’esprit que cet argument peut encore être également utilisé par des individus conservateurs et réactionnaires qui n’ont pas abandonné l’antisémitisme.


Aujourd’hui, mener un combat pour rétablir une sorte de démarche universelle dans le combat contre toutes les formes de discriminations me semble un point sur lequel il faut insister.


Jusque dans les années 60-70, les associations de lutte contre le racisme rejetaient ce discours de l’inversion et le combattaient. Dans l’esprit des militants, il était clair que cette rhétorique raciste était fondée sur une manipulation qui visait à retenir des éléments qui étaient marginaux même s’ils étaient réels.

Impérialisme médiatique et manipulation identitaire

 

noiriel-identite.jpgPrendre telle ou telle personne qui a commis un délit pour dire voilà comment « ils » sont, c’est appliquer un effet de généralisation à toute une catégorie, c’est ce que permet l’exploitation et l’instrumentalisation des faits divers qui sont la base du racisme quand bien même ils sont réels.

Ce phénomène-là a été jusqu’à présent combattu par la LDH, par la LICA qui est devenue après la LICRA et également par le MRAP qui est né dans le regroupement de forces qui combattaient le racisme durant la Résistance. Cette logique de combat a perduré jusqu’à la fin des années 70 avant que ne s’opère un bousculement avec le retour, dans les années 80, d’une rhétorique et d’arguments que l’on croyait dépassés, convaincus qu’on était que les horreurs du nazisme et du colonialisme, de la guerre d’Algérie avaient définitivement vacciné les opinions publiques et les sociétés contre tout retour à des logiques de manipulations identitaires.


Or ce qui s’est produit dans les années 1980, avec le Front national et l’extrême droite , n’est autre que le retour de ces logiques. C’est le Front national, on le sait pertinemment, qui a remis en circulation cette rhétorique du discours du « racisme anti-Blancs », mais au-delà, ce qui présente le plus d’intérêt, c’est d’essayer de saisir et de comprendre les nouveautés qui à côté des éléments anciens accompagnent la résurgence de ce discours.


Aujourd’hui nous sommes dans une société qui n’a plus trop de choses à voir avec celle des années trente, dans laquelle les fondements de la démocratie ne sont pas mis en danger par des dictateurs qui menacent notre pays aux frontières. Par contre, nous avons à subir un impérialisme médiatique qui s’est considérablement aggravé et qui, comme l’a souligné Stéphane Beaud, construit constamment des images, des représentations qui infériorisent les groupes même en l’absence d’argumentations explicitement racistes. Il n’y a pas si longtemps, dans une brève analyse sur la naissance du mot « communautarisme », j’indiquais qu’il n’était apparu en France qu’à la fin des années 80 au moment de ce que l’on a appelé l’affaire du voile islamique. Et force est de constater qu’aujourd’hui, il n’est plus besoin de dire « arabe » ou « musulman », vous dites « communautariste » et le résultat sera le même.


Tout un travail est à faire sur le langage. Il faut également voir comment les entrepreneurs d’identité comme on dit manipulent les identités, vont jouer sur ces représentations qui tous les soirs, aux actualités télévisées, seront véhiculées. Cela crée inévitablement, dans l’image qu’une partie des Français se font des autres, de ceux qui les entourent, des réflexes négatifs de rejet qui sont ensuite manipulés dans le champ politique.

Réinscrire ces faits dans une analyse politique

 

C’est pour ces raisons qu’il est absolument problématique que des associations de lutte contre le racisme, et particulièrement le MRAP, puissent reprendre cette rhétorique du « mais-on-ne-peut-pas-nier-que » qui n’est rien d’autre que l’argument classique qui de tout temps a toujours été avancé.


Certes on peut toujours trouver des éléments, des faits divers dont des Blancs peuvent se plaindre, mais le problème n’est pas là. La véritable question, c’est de bien appréhender la signification que ces faits ont sur le plan politique, sur le plan social. C’est cela qui compte lorsqu’on mène une action politique ou associative. On ne peut prendre un élément tout à fait marginal et y voir un fait absolument déterminant. Ce qui est fondamental, c’est d’en trouver la signification et puis de réinscrire cela dans une analyse politique.


Il est toujours important de bien maîtriser les mots que l’on utilise, le fait de reprendre à son compte, et la logique, et l’expression même de « racisme anti-Blancs » me semble tout à fait problématique et risque finalement d’aboutir, et c’est dramatique pour les associations, à scier la branche sur laquelle elles sont assises. A force de banaliser cette rhétorique et de suivre finalement l’argumentation qui est produite par le camp adverse, elles risquent fort de ne plus avoir du tout de légitimité ni même de spécificité propres dans le combat pour les droits civiques, les droits de l’homme dans la France d’aujourd’hui.

Il serait donc inconséquent de traiter cette affaire de « racisme anti-Blancs » comme une question secondaire, au contraire on est au cœur d’un enjeu extrêmement important et je pense qu’il y a une bataille à mener y compris auprès des militants – notamment à l’intérieur du MRAP puisqu’une majorité, par son vote, a validé la notion de « racisme anti-Blancs ».


La nécessité de proposer une sorte d’éducation civique s’impose et disant cela, j’ai conscience de combien il est malheureux de devoir faire cette remarque à des militants d’une organisation antiraciste, mais la nécessité m’y oblige. Il y a tout un travail à faire, et qui n’est pas fait, pour montrer les risques que les militants antiracistes courent en s’inscrivant dans le prolongement de cette rhétorique du « racisme anti-Blancs » qui refait surface.

 

Stéphane Beaud

 

Gérard Noiriel vient de réinscrire la question du racisme dans la longue durée et cette réinscription est centrale pour ne pas avoir à redécouvrir la lune. Pour ma part je me risquerai à compléter en ajoutant deux ou trois considérations. Si je ne suis pas un sociologue du racisme et de l’antiracisme, par ma formation cependant et mon travail de terrain auprès des ouvriers et ouvrières, j’ai vu au cours de ces quinze dernières années ces questions de racisme prendre de l’ampleur et travailler fortement ce que l’on appelait la classe ouvrière.

Au delà d’un racisme populaire, le racisme des dominants

Beaud PialouxPour cette raison, je suis toujours très ambivalent par rapport à cette question du « racisme populaire », parce que durant mes enquêtes avec Michel Pialoux à Sochaux-Montbéliard, j’ai rencontré et discuté avec quantité d’ouvriers et d’ouvrières de Peugeot aux prises aujourd’hui avec la crise, la peur du chômage, du déclassement. De l’extérieur, en isolant des expressions ou des bouts de phrase, on peut considérée qu’’ils tiennent parfois des propos que l’on peut considérer comme « racistes », mais les choses sont aussi le plus souvent plus compliquées : quinze minutes plus tard dans la conversation, ou même le lendemain, ils vont tenir des propos différents et montrer des formes de compréhension à l’égard des immigrés. En ce sens, je reconnais être toujours très mal à l’aise face à la condamnation souvent intellectualiste du racisme ouvrier et je renvoie au livre de Gérard (Noiriel) paru chez Textuel « Expliquer le racisme » dans lequel il exprime l’idée, qu’il faut sans cesse répéter, que le racisme n’est pas que du ressort des classes populaires, mais qu’au contraire, en s’appuyant sur le cas des médecins et des avocats qui dans les années trente ont interdit aux juifs d’entrer dans ces professions, il peut y avoir également un racisme très fort dans les classes dominantes mais c’est un racisme qui est souvent tu, tout en étant autrement plus influent.


Aujourd’hui encore, les récits que font des étudiants, travaillant dans le 16ème arrondissement, et qui de cette façon ont la possibilité de mener un travail d’observation, montrent que le racisme dans l’entre soi bourgeois peut se révéler très «décomplexé ». L’épisode de la « blague raciste » de Brice Hortefeux à Seignosse lors des journées d’été des jeunes de l’UMP était à ce titre très symptomatique (cf. notre texte dans le Monde du 19/09/20095 ).


De ce racisme, on ne parle jamais, par contre on ne cesse de condamner le racisme ouvrier populaire. Si je suis sensible à la question du racisme, j’ai plutôt tendance à rester prudent par rapport aux analyses qui en sont faites et qui sont majoritairement reprises dans les médias.

Racisme : entre expérience vécue et intériorisation

J’ai eu l’occasion de me replonger dans les textes de ce que l’on pourrait appeler le « premier » Albert Memmi : dans ces textes de l’époque où il était militant tunisien, jusqu’à « L’Homme dominé » qui paraîtra en 68, il va ouvrir de très nombreuses pistes pour comprendre le racisme. Pour ma part, j’insisterai sur deux points qu’il mettait en évidence.


- Tout d’abord, à la suite de W.E.B. Du Bois6, Memmi dit que pour comprendre le racisme, il y a un avantage comparatif pour celui qui peut le faire à partir d’une « expérience vécue ». Il y a une sensibilité particulière chez les personnes qui, sous une forme ou une autre, ont vécu le racisme pour le comprendre et l’analyser si tant est qu’elles aient fait ce nécessaire travail de prise de distance dont parlait Gérard Noiriel et qu’ont si bien fait ces transfuges de classe que sont justement des gens comme Albert Memmi, fils d’un petit cordonnier/bourrelier du ghetto juif de Tunis et qui deviendra agrégé de philosophie après avoir passé ce fameux concours des bourses de 6ème qui lui ouvrira les portes de l’enseignement secondaire.


- Le second point est relatif à la question de l’intériorisation du racisme. Dans différents textes, outre qu’il invite à comprendre le racisme dans son rapport dominant/dominé qui est central, Memmi insiste également sur le fait qu’il y a parfois des formes de racisme de la part des dominés, mais qu’elles sont mineures, parce que finalement selon l’expression que j’emprunte à Claude Grignon, un collègue sociologue, qui faisant référence à ces réactions, qui peuvent paraître racistes, de la part des dominés7, il s’agit comme il le dit d’un « contre racisme ».

« Racisme anti-Blancs » ou « contre-racisme » ?

 

En fait, d’un point de vue théorique, l’expression de « racisme anti-Blancs » est parfaitement contestable parce que si ces personnes qui sont souvent d’origine immigrée ou descendants de l’immigration post-coloniale peuvent parfois se laisser aller à proférer des insultes à l’encontre de « Blancs » ou de « Français », toute la question est de savoir si cela peut être interprété en termes de « racisme ». De mon point de vue, on ne peut analyser ces propos ou ces comportements que si, dans un premier temps, on prend déjà la peine d’analyser la structure sociale en général et, plus précisément, la place de ces personnes – souvent des jeunes socialement désaffiliés » (pour reprendre l’expression de Robert Castel). En effet on ne peut non plus faire l’impasse sur ce fait majeur : beaucoup de jeunes, qui vont utiliser l’insulte contre ce qu’ils appellent alors les « Blancs », appartiennent aux franges déshéritées des classes populaires, font partie des plus mal classés socialement. Par ailleurs, il faut aussi bien voir que c’est en utilisant ce langage racialisant, comme un outil de politisation, qu’ils vont pouvoir aussi se reconstruire (partiellement) à travers ce processus de contre-stigmatisation. Le schéma analytique est ici somme toute classique : face à ces accusations multiples, et plus ou moins ouvertes, qui leur sont faites de n’être que des « musulmans », des « Noirs » ou des « Arabes », ils vont réagir collectivement, faire groupe, se défendre par les mots en se revendiquant comme tels. Ils vont donc transformer en une ressource symbolique et morale ces accusations pour vouer aux gémonies les « dominants », les gens qui les dépossèdent.

Le « racisme anti-Blancs » comme masque

Ce qui est problématique et éminemment contestable, dans cette expression de « racisme anti-Blancs », c’est de faire comme s’il s’agissait d’un racisme de même ordre que le racisme principal qui est un racisme de dominants mais aussi le fruit d’une histoire longue, économique et sociale, qui a fort à voir avec l’expansion du capitalisme en longue période. En rendant équivalents le racisme colonial historiquement constitué et ces réactions racialisantes d’aujourd'hui de ces enfants d’immigrés, desperados de nos sociétés, on finit par renvoyer aux oubliettes de l’histoire ce processus central : le fait qu’il y a eu, d’un côté, des pays européens colonisateurs et de l’autre des pays colonisés. Mais également, comme Abdelmalek Sayad 8l’a bien montré, on occulte tous les flux d’immigration qui ont résulté de la colonisation et de cette histoire de domination. En avalisant cette expression de « racisme anti-Blancs », d’une part on fait l’impasse sur toute cette histoire de domination de trois ou quatre siècles et, d’autre part, on fait totalement abstraction des rapports de classes dans les sociétés européennes (voir aussi ce qui se passe aujourd'hui en Belgique, aux Pays-Bas et au Danemark) et dans les sociétés colonisées. Cela fait quand même beaucoup comme raccourcis historiques et courts-circuits interprétatifs.

Le langage racialisant, un langage réducteur

Ceci dit, et ce sera l’objet de ma seconde considération, il est une position qui nous réunit Gérard Noiriel et moi et qui nous oppose à d’autres de nos collègues en sciences sociales : nous sommes très prudents, voire très critiques, quant à l’adoption progressive d’un langage racialisant dans le monde des sciences sociales. A ce propos, je signale la publication du livre de Didier et Eric Fassin « De la question sociale à la question raciale ? » dans lequel Didier Fassin, bien qu’utilisant ces mots-là indique bien dans son texte qu’il convient d’être extrêmement prudent dans leur usage.


J’ai l’impression que cette prudence-là a été abandonnée notamment dans les récits journalistiques. Aujourd’hui un langage racialisant s’est imposé dans l’espace social et médiatique, qui fait qu’à notre avis, on court un risque d’erreur très important dans l’interprétation des faits sociaux, qui conduisent à l’occultation, la sous estimation et l’oubli de tout ce qui renvoie finalement aux positions sociales, aux rapports de classes.

En fait, ceci est aussi le fruit d’une longue histoire ambiguë qui a provisoirement occulté la racialisation des rapports sociaux du fait, d’une part, de l’usage systématique du mot « culture » à la place de race et, d’autre part, de la force du paradigme des classes dans le mouvement ouvrier, avant que l’effondrement des radicalités intellectuelles post-68 et des organisations militantes ouvrières ne débouche sur un retour à la « race » tout court, sous l’effet de l’ascension de l’extrême droite et de la droite extrême.

 

Dans l’affaire des quotas, qui a secoué en avril/mai 2011 la Fédération française de football, Gérard Noiriel et moi sommes intervenus –il se trouve que je devais faire un bouquin sur la grève des Bleus durant la Coupe du Monde en Afrique du Sud et qu’en conséquence, je connais pas mal la situation. Alors que Mediapart titrait sur le « racisme » des dirigeants de foot, nous nous sommes fait couvrir d’injures lorsque l’on a essayé de dire, dans une tribune de Libération, que cette façon de présenter les choses était extrêmement réductrice et contestable, ne serait-ce que sur le plan des faits et bien entendu également sur le plan de l’interprétation.


Cette tendance à racialiser, je la retrouve à l’université dans les travaux des étudiants qui sont sensibles à cette grille de lecture. Évidemment, les jeunes étudiants en sciences sociales veulent traiter l’actualité et l’actualité est racialisée et racialisante. Ce qui explique que dans leurs travaux de terrain, souvent pris dans le prisme de la racialisation, ils ont tendance à ne pas prendre en compte la dimension de classe, jusqu’à oublier les questions simples que doit se poser un sociologue dans un travail d’enquête. Il y a là aussi un effet direct du fort déclin de l’héritage du marxisme dans les sciences sociales françaises : car on trouve chez Marx, chez Rosa Luxembourg (cf. Introduction à l’économie politique, republié chez Agone) ou chez Trotsky des analyses limpides des croisements entre colonisation/accumulation capital/exploitation des travailleurs-domination raciale. Mais aujourd'hui plus personne ne juge légitime de lire les marxistes dans le monde universitaire et militant.

Pour une approche croisée

Il ne s’agit pas de nier l’ethnicisation des rapports sociaux, mais bien plutôt de croiser l’approche dite racialisante et celle des classes sociales, c’est aussi pour moi l’enjeu des sciences sociales dans les faits. Si dans cet article du Monde, nous avons alerté sur la dérive et l’imposture que constitue l’expression de « racisme anti-Blancs », sur le fond et sur la longue durée, je plaide -et je pense que Gérard Noiriel en fait autant- pour des sciences sociales qui soient attentives à cet entrelacement des différentes dimensions, des différentes variables et évite de fait cette espèce de « sur-racialisation ». Et cela m’amène tout naturellement à conclure sur la nécessité de faire bien attention au fait que le racisme le plus virulent, le plus dangereux, n’est pas toujours là où on croit, là où sont dirigés les projecteurs.

 

 

 

Interventions recueillies par Y.M. & A.V.

Les intertitres et les notes ont été ajoutés


1 Dernier ouvrage paru de Stéphane Beaud : Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, Paris : la Découverte, 2011 en collaboration avec Philippe Guimard

2 Dernier ouvrage paru de Gérard Noiriel : Le massacre des Italiens - Aigues-Mortes, 17 août 1893, Paris, Fayard, 2010.

3 Un point à développer : tout cela a aussi à voir avec l’affaiblissement général de la pensée critique dans le milieu universitaire. On peut faire l’hypothèse qu’il y a aujourd'hui une forme de convergence entre, d’un côté, la logique de « scoop » des journalistes sur ces questions et, de l’autre, l’anti-empirisme assumé chez des nouveaux intellectuels de la gauche radicale dont des philosophes comme Rancière, Badiou, Zizek voire Butler sont les maîtres à penser.

6 William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), sociologue et historien etats-unien, il fut à l’origine de la National Association for Advancement fof Colored People et considérait que le capitalisme était la cause principale du racisme°

7 in Critiques sociales, l’article de Claude Grignon Racisme et racisme de classe

8 Abdelmalek Sayad (1933-1998) sociologue algérien, directeur de recherches au CNRS, assistant de Pierre Bourdieu, auteur entre autres de Histoire et Recherche identitaire et de L’immigration ou les paradoxes de l’altérité

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