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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

2012 : Mouloud Aounit Hommage de Jack Ralite

10 Octobre 2014 Publié dans #Repères, #MRAP, #Mouloud Aounit

 

Hommage de Jack RALITE

Maire honoraire d'Aubervilliers

Ancien Ministre

à

MOULOUD AOUNIT

PRESIDENT D'HONNEUR DU M. R.A. P

MouloudAounit20071 m

 

Nous étions près d'un millier ce 16 août 2012, au cimetière d'Aubervilliers pour rendre un dernier hommage à Mouloud Aounit. C'est dire, l'immense affection que suscitait la personnalité du gosse d'Aubervilliers qu'était Mouloud.

Tout au long de sa vie professionnelle, puis militante, notamment au MRAP, mais aussi, avec nous les communistes de ce département qui en firent leur champion lors des élections régionales de 2004, Mouloud Aounit a été du bon côté, du côté de ceux qui luttent contre l'injustice, contre le racisme.

Le discours prononcé par Jack Ralite lors de ses obsèques, dit mieux que je ne saurais le faire, toute notre tristesse, toute notre émotion, toute notre reconnaissance à Mouloud.

En solidarité avec les siens, nous avons décidé d'éditer ce texte de Jack Ralite pour témoigner de ce que la France doit au courage et à l'engagement d'un homme comme Mouloud.


Pascal BEAUDET

Conseiller Général

 

 

Chacune et chacun d'entre vous,

Voici près de deux ans que nous nous étions comme habitués, si j'ose dire, souvent par l'affectueux intermédiaire d'Annie, à vivre avec toi cher Mouloud, un toi assiégé par cette terrible maladie dont on a pu dire qu'elle était comme des «larmes ravalées». Mais avec l'épaulement des médecins, d'Annie et de vos enfants qui t'apportaient le degré suprême de la médication, c'est-à-dire l'amour, de tes frères et sœurs et amis proches qui faisaient l'impossible pour que ta maladie soit pour toi comme entre guillemets, tu tenais bon, même très bon.

Mais nous savions, tu savais, que le cancer souvent attaque sans prévenir et que les défenses lâchent. Il mange la vie. C'est ce qui s'est passé vendredi 10 Août, où ton grand départ à 59 ans nous a touchés, peinés, bouleversés. A Aubervilliers où tu vivais et travaillais depuis un demi siècle, la triste nouvelle s'est répandue à l'image de l'amitié que tu y as mérité par ton engagement, tes pensées, tes actes, ta vie qui était une compréhension, une énergie, un état d'expansion, un élan qui ne nous laissaient jamais intacts.

J'étais dans la campagne avignonnaise pour quelques jours chez une amie très chère que tu admirais beaucoup, Leila Shahid, courageuse ambassadrice en Europe de la Palestine oubliée, abandonnée. Elle et moi ensemble avons reçu sept coups de téléphone annonçant ton décès.

Elle a tout de suite voulu appeler Annie. Elle a eu votre fille Manon, et hier soir elle m'a écrit ces quelques mots :


Mon cher Jack,


«J'aurais voulu être avec vous en ce triste jour où Mouloud retournera à la terre qui l'a vu naître, mais j'espère que tu pourras être mon porte-parole pour dire à sa famille, à ses nombreux amis, à tous les militants du MRAP mais aussi à tous les citoyens et militants qui l'ont accompagné durant toutes les luttes, combien nous partageons leur tristesse et leur sentiment de perte immense d'un militant qui a toujours su faire passer l'intérêt général, la lutte pour les droits du citoyen et les droits de l'homme avant toute autre chose, avant surtout tout calcul politicien.

Pour la Palestine il a été vital. Son investissement personnel et en tant que président du MRAP avec tous les militants du mouvement ont contribué immensément à rétablir lavérité sur le racisme et la colonisation que vivent les Palestiniens dans les Territoires occupés. Ils continuent d'ailleurs à vivre ces mêmes conditions probablement pires aujourd'hui.

La meilleure manière de rendre hommage à Mouloud est de continuer à se battre pour toutes les valeurs universelles et républicaines qu'il a défendues dans le respect des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, des droits du citoyen à toutes les libertés dans le respect de la laïcité républicaine sans stigmatisation d'origine culturelle ou religieuse, dans l'égalité de tous les citoyens et citoyennes de nos sociétés.

Mon seul regret est qu'il n'aura pas vu la Palestine libre et indépendante ; mais le jour où elle le sera - et je n'en doute pas - on devra à Mouloud Aounit et aux militants qui nous auront quitté cette victoire. On n'oubliera pas, Mouloud, ce qu'on te doit.»


Voilà «une belle manière d'être avec les autres» dirait Paul Eluard. Je souhaite que cette appréciation sur Mouloud ricoche beaucoup, que les jeunes en fassent «un tambour de bouche» et que nombre de nos concitoyens se sentent à l'heure exacte de cette conscience.


En lisant les mots de Leila Shahid qui traduisent sa bonté à marée haute, j'ai l'impression de remettre à Mouloud après les 3 distinctions nationales qu'il a reçues, l'Ordre National du Mérite (2000), le titre de Chevalier de la Légion d'Honneur (2003), le Prix des Droits de l'Homme (2012), une quatrième distinction, celle-ci internationale, que je nommerai «Principe Espérance» qui tire l'esprit en avant, qui culbute la pseudo fatalité, qui est un élément-clé de la vie.

Cette vie de Mouloud est celle d'un enfant d'une famille algérienne arrivée à Aubervilliers en 1957 dans un deux-pièces 20 rue de la Commune de Paris - les locataires l'appelaient la Cour des Miracles - . Le papa était menuisier, la maman avec six garçons et deux filles avait beaucoup à faire à la maison. La morale de la famille qu'exprimait le père était un profond respect pour les institutions françaises avec au cœur l'école.


Mouloud est allé à l'école Victor Hugo puis à Paul Doumer (aujourd'hui Diderot), enfin au Lycée Henri Wallon où il eut son bac en 1974. En 1976 il obtint un DEUG en sciences économiques à Paris 13. En 1979 il rédige un mémoire sur «le coût économique de l'immigration» et en 1980 il prépare un DEA en économie des ressources humaines à Paris 1.


Parallèlement il fréquentait comme ses frères et sœurs les institutions de loisirs et de vacances de la commune, d'abord pour l'enfance «notre plus doux espoir» disait-on alors puis pour l'adolescence. L'âge avançant il y travailla partiellement, puis à temps complet notamment à I'OMJA dont on ne dira jamais assez qu'il fût la rampe de lancement de quantité de jeunes particulièrement d'origine algérienne. C'était un authentique lieu d'éducation populaire sur tout : ski, natation, voyages, lecture, acquisition du français, ateliers divers, théâtre, musique, «option d'autrui», politique, etc... . Mouloud avait soif de tout cela. Cette jeune génération algérienne en voulait et elle a compté dans l'histoire d'alors d'Aubervilliers.


Mouloud y acquit puis développa originalement une préoccupation majeure de sa vie que concrétisa en 1976 son adhésion au MRAP dont il ne fut pas pour peu dans le développement d'un comité à Aubervilliers, qui le fit connaître tant et si bien qu'en 1981 il entre au Bureau National puis au Secrétariat National en 1982 et en devint Secrétaire Général en 1989.


Si l'on sait qu'il fût membre du Conseil National pour l'Intégration des Populations Immigrées en 1993 et membre du Comité Consultatif de la Halde en 2005, renouvelé en 2008, on peut dire que le problème du racisme et de son éradication a été central dans sa vie où il rencontra deux accélérateurs de son engagement qui devint irréversible : d'abord la terrible, honteuse et oubliée soirée assassine d'algériens par la police française du 17 Octobre 1961, ensuite «la marche des Beurs » et ses soixante mille participants de Marseille à Paris en 1983.


Ces moments d'histoire, le premier étant tragique, manipulé, caché, toujours masqué, hantaient Mouloud qui devenait peu à peu éveilleur et veilleur sur la question du racisme, et de la racisation de la question sociale.


Mouloud a été et restera une des figures françaises parmi les plus entraînantes et exigeantes de l'antiracisme. On a à l'esprit - ce sont des éclats de mémoire – son étonnant talent d'orateur passionné, passionnant et convaincant sur cette question, même s'il a connu de vrais et légitimes débats au MRAP. Didier Daeninckx alla jusqu'à créer un personnage du nom d'Aounit dans son admirable «Meurtres pour mémoire»


Puis-je à cet instant espérer un geste symbolique le 17 Octobre prochain, que ferait le Président de la République qui a salué la personnalité de Mouloud, en exprimant haut et clair la responsabilité de l'État français dans le massacre d'Algériens en Octobre 61.


Je serais incomplet cependant en dessinant le beau portrait de Mouloud si je n'évoquais pas en tant que citoyen et élu pendant 52 ans d'Aubervilliers, son travail parmi, avec et pour la jeunesse de cette ville rude et tendre qui refusait, parce qu'elle était d'ici, d'être enfermée de naissance.


Avec d'autres de sa génération, Renan Foucré, Martial Mettendorf, Anne-Marie Narbot, Jules Rumeau, Patrick Catalifo, Lionel Tubeuf, Salah Chiba, Mustapha Terki, Chantal Wenzal, curieux, souriant, agréable et rigoureux comme son instituteur Paul Combes lui avait appris, il ouvrit portes et fenêtres sans désemparer - Roland Taysse, alors adjoint à la jeunesse l'estimait beaucoup - pour que la jeunesse jaillissante connaisse le plus de déblocages possible sur les sentiers de son avenir.


Succédant à notre cher et inoubliable André Karman au poste de Maire d'Aubervilliers en 1984, j'ai trouvé dans ce secteur qui avait une déjà belle et longue histoire avec son pivot, I'OMJA, un lanceur de dés qui jouait collectif et décloisonnait dans l'administration municipale (enfance et jeunesse) parce qu'il voulait qu'un jeune quittant les Centres de Loisirs ou les Centres de Vacances soit éloigné des dérives possibles - Jacques Viguier, Jacques Ulloa et Laurent Réa s'en souviennent - et trouve à I'OMJA, outre les loisirs, un enclenchement sur la formation professionnelle.

C'était le temps des stages Rigout du nom du Ministre communiste de la Formation Professionnelle qui vint en Décembre 81 à Aubervilliers où les résultats de la Permanence d'Accueil, d'Information et d'Orientation (PAIO), puis de la Mission locale pour l'Emploi des Jeunes - une des premières de France -furent vite très prometteurs même s'ils ne réglaient pas tout et pour tous.


L'esprit Mouloud était une réalité. Lui qui avait donné les premiers cours d'alphabétisation au Landy avait là la possibilité d'appréhender avec son équipe la totalité de la vie des jeunes concernés, avec un but , le premier travail. Cité République où la mission s'était installée, les jeunes avaient une possibilité de tremplins de vie, pas de miracle, mais un vrai plus. Il y a eu du bonheur dans ce lieu où j'aimais me rendre. On y découvrait des hommes, des femmes, des jeunes, pleins à chaque minute de possibilités et qui les réalisaient. Là, on pouvait se retrouver avec une tête au-dessus de soi-même. En ce temps-là aussi et avec I'OMJA continué et réinventé, il y avait le Café sans Alcool à deux doigts d'Henri Wallon que j'ai subventionné comme Ministre de la Santé de 1981.


Tout cela avait un esprit militant, ce qui me conduit à dire que Mouloud a aussi été militant culturel, je songe à « Mille et Une Voix - Connaissance du Maghreb», «Fêtes et Fort » «Ligue d'Improvisation», «Tremplins Musicaux», «Djamel Allam», «Théâtre de la Commune», militant citoyen on l'a vu, militant politique aussi, puisqu'il devint communiste et fut fidèle à cet engagement sous des formes diverses jusqu'à la fin de sa vie.

Il eut la fierté de conduire la liste communiste au Conseil Régional de l'Île de France en 2004. Il fut un dynamique conseiller régional, membre de la commission Recherche et Université.


Marie-George Buffet, avec qui il travailla avec sa passion habituelle, m'a demandé de vous transmettre ce message : «Mouloud nous a quittés après avoir mené un long combat. Sa soif de vie était liée à son combat pour une société débarrassée du racisme et en marche vers la justice. Il était aussi un homme politique au sens où il a voulu que son engagement trouve une pleine efficacité à travers un mandat de représentant du peuple.

Je veux dire son entière sincérité dans cette démarche et combien il m'a apporté par sa vision de l'action publique. Dans ces moments douloureux, je veux témoigner de ma tendresse à ses proches, nous pleurons un homme de coeur.»


Voilà Mouloud tel que je l'ai connu, pratiqué, estimé. On avait en commun de dire le mot égalité n'est pas un gros mot, et le mot désespoir n'est pas politique, en commun d'avoir au cœur de notre démarche l'émancipation humaine sans discrimination, qui ne souffre ni consensus mou ni monde séparé. La dernière fois que je l'ai vu c'était sur la place entre la Mairie et l'Eglise. Nous avons parlé de sa santé qui se fragilisait et du peuple syrien qu'une bande de coupe-jarrets ensanglante par tous les moyens possibles jusqu'à l'égorgement à domicile et à l'hôpital. Bachar-el. Assad est un assassin d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards que l'ONU n'affronte pas suffisamment. Mouloud m'a fait remarquer qu'en plus des milliers de morts qu'il provoque, il détruit des témoignages d'une civilisation, qui a inventé le premier alphabet et construit la première maison.


Puis Mouloud a regagné son domicile retrouver sa compagne Annie avec qui il vit depuis trente quatre ans. Un beau couple comme on dit, avec deux enfants chéris qui portent des noms de personnages de roman, Manon et Aurélien, un couple ayant su construire son «être en commun», son «être ensemble» son «être uni».

Annie, nombreux sont ceux dans la ville qui connaissent son travail d'assistante sociale dont elle dirige le service. C'est une professionnelle écoutant éperdument l'autre. C'est une conseillère précieuse, compréhensive, solidaire et écoutée. Elle est une femme de conviction qui prend ses responsabilités. Avec Mouloud ils aimaient beaucoup voyager, sortir aussi, comme au Théâtre de la Commune qu'ils affectionnaient, ils aimaient aussi se retrouver dans leur petite maison du Perche à s'occuper de fleurs. Ils ont construit beaucoup de choses de la vie. Elles vous appartiennent, Annie, à vous seule maintenant.


Je suis sûr que vos derniers quotidiens où respirer, inspirer et expirer étaient devenus pour Mouloud un énorme travail, il parcourait en mémoire votre belle aventure humaine, «ma femme sans cesse que j'enfante au monde par qui je suis mis » dirait Aragon.


Je voulais dire tout cela par devoir de considération, de coeur et de politique, à propos de Mouloud qui, par force, s'est éloigné de nous définitivement. Il donnait envie d'aimer la vie et cela je - vous - nous ne l'oublierons jamais.


A vous chère Annie si douloureusement frappée, à vous Manon et Aurélien ses chers enfants, à vous sa maman Saïza, à vous ses deux soeurs Assina, et Smirna, ses quatre frères, Amar, Mohammed, Abd-nor et Salem, je veux dire notre vive et profonde affection et notre présence fidèle.


A vous tous ses amis et relations, venus si nombreux dans votre pluralisme malgré le temps de la grande dispersion, je vous dis un profond merci.


Mouloud, tu sais l'incorrigible Aragonien que je suis. Alors de cette immense voix de poète ces 17 mots pour te dire adieu frère de combat et d'espérance :


«Heureux celui qui se jette au bout de lui-même»

«Pour être demeuré pareil à toi, merci».


Et je ne résiste pas à évoquer l'immense Mahmoud Darwich pour nous tous qui pensons si fort à Mouloud et qui allons continuer de nous battre :


«A nous d'être ce soir méritants de nous...

d'un fleuve qui nous accompagne, qui déborde de nous et dont nous débordons »


Edition PCF Aubervilliers - 16 août 2012


Merci au PCF d'Aubervilliers qui a édité ce très beau texte

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bououden 17/12/2015 14:29

un homme bien

bououden 17/12/2015 14:28

tres tres triste un homme droit